Privé d'organisation de la CAN 2025, le Sénégal a transformé sa trêve internationale en fête nationale du football, dominant la Gambie 2-0.
Trois mois après avoir soulevé le trophée de la Coupe d'Afrique des Nations au Stade Alassane Ouattara d'Abidjan, les Lions de la Téranga n'ont pas attendu une occasion officielle pour rejouer la scène. Le Sénégal a organisé, durant cette trêve internationale de mars, une célébration en bonne et due forme — trophée exhibé devant un Stade Léopold Sédar Senghor en liesse, hymne national chanté à pleine gorge, et victoire expéditive face à la Gambie pour clore le tout. Un rituel de reconquête symbolique, d'autant plus chargé de sens que la CAF venait, quelques semaines plus tôt, de retirer au pays l'organisation de la prochaine édition du tournoi continental au profit du Maroc.
Une fête nationale teintée d'amertume diplomatique
Le contexte mérite qu'on s'y attarde. La décision de la CAF d'attribuer la CAN 2025 au Maroc plutôt qu'au Sénégal, pourtant désigné hôte depuis plusieurs années, a laissé des traces. L'instance continentale a invoqué des retards dans la livraison des infrastructures, une explication jugée insuffisante par une partie des observateurs sénégalais qui y voient une décision plus politique que technique. Dakar, qui avait engagé des investissements considérables dans la rénovation de ses stades et la construction de nouvelles enceintes, se retrouvait ainsi privée d'un rendez-vous économique et symbolique majeur — l'organisation d'une CAN pouvant générer plusieurs centaines de millions d'euros de retombées directes et indirectes pour un pays hôte.
Aliou Cissé, sélectionneur emblématique des Lions depuis 2015, a choisi de ne pas alimenter la polémique publiquement. Sa réponse a été sportive : rassembler ses champions, les présenter à leur peuple, et jouer. Cette sobriété calculée dit beaucoup sur la maturité d'un staff technique qui a appris, au fil des années, à transformer les frustrations institutionnelles en carburant collectif. Sadio Mané, Édouard Mendy, Idrissa Gana Gueye — les cadres de cette génération dorée ont défilé devant les tribunes avec le trophée, offrant aux supporters ce que les couloirs de la CAF leur avaient refusé : une communion nationale autour d'un titre historique.
Car il faut rappeler ce que représente cette CAN 2023. Le premier titre continental de l'histoire du Sénégal, conquis après deux finales perdues (2002, 2019) et des décennies d'attente. Une victoire qui a provoqué des scènes d'euphorie collective comparables, sur le continent africain, à ce que l'on avait vu en Argentine après le Mondial 2022. La célébrer à domicile, même tardivement, relevait moins du folklore que d'une nécessité sociale.
Contre la Gambie, une victoire sans surprise mais avec du sens
Sur le rectangle vert, le scénario de ce match amical face à la Gambie n'a guère réservé de suspense. Les Scorpions, classés aux alentours de la 150e place mondiale et habitués à évoluer dans l'ombre de leurs voisins sénégalais, ont fait figure de faire-valoir consentant dans ce dispositif célébratoire. Le score final de 2-0 reflète une domination tranquille, loin des derbys tendus que ces deux nations ont parfois disputés lors des qualifications africaines.
Ce qui importait moins, ici, c'était le résultat que le processus. Aliou Cissé a profité de cette fenêtre internationale pour faire tourner son effectif, observer quelques profils en développement et maintenir la cohésion d'un groupe qui entre progressivement dans un nouveau cycle. Les qualifications pour la CAN 2025 — celle que le Sénégal n'organisera donc pas — sont déjà lancées, et les Lions devront défendre leur couronne sur un territoire marocain qui sera, lui, galvanisé par l'atmosphère d'un pays hôte.
La Gambie, de son côté, traverse une période de reconstruction sous la houlette de Tom Saintfiet, le sélectionneur belge qui avait réussi à qualifier les Scorpions pour leur première CAN en 2021 — une performance historique pour ce micro-État de deux millions d'habitants enclavé dans le territoire sénégalais. La défaite du jour ne remet pas en cause les ambitions modestes mais réelles d'une fédération qui construit patiemment ses structures.
Quand le football devient un outil de récit national
Au-delà du résultat sportif, cette séquence sénégalaise illustre parfaitement comment un État peut instrumentaliser — au sens noble du terme — le football comme vecteur de cohésion sociale. Le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye, arrivé au pouvoir en mars 2024 dans un contexte de forte demande de renouveau politique, a tout intérêt à associer son image à celle de ces Lions victorieux. Le sport de haut niveau, en Afrique comme ailleurs, n'est jamais tout à fait neutre politiquement.
Cette logique n'est pas propre au continent africain. On l'a vue à l'œuvre en France après 1998, en Espagne après 2010, en Portugal après 2016. Une victoire internationale d'une sélection nationale produit un capital symbolique que les gouvernements successifs s'approprient volontiers, parfois bien au-delà de la durée de vie naturelle de l'événement. Le Sénégal, trois mois après Abidjan, rejoue encore sa partition victorieuse — et ses supporters, eux, ne s'en plaignent pas.
Reste une question qui dépasse le cadre de ces deux matches amicaux : que fera le Sénégal de cette position de champion en exercice lors des prochaines échéances ? La CAN 2025 au Maroc constituera le vrai test. Défendre un titre sur le terrain est infiniment plus difficile que de le célébrer dans son stade national. L'histoire du football africain est jalonnée de tenants du titre balayés dès les phases de groupe — le Sénégal lui-même en sait quelque chose, lui qui avait connu des sorties prématurées douloureuses après ses finales perdues. La fête est belle. Le travail, lui, recommence dès demain.