À trois mois du Mondial 2026, Hervé Renard serait sur le point d'être limogé de la sélection saoudienne. Un séisme sportif et diplomatique.
Trois mois. C'est le temps qui sépare l'Arabie saoudite de sa Coupe du Monde 2026, compétition qu'elle co-organise avec les États-Unis et le Canada, et dans laquelle elle joue une partie immense de son prestige sportif mondial. Pourtant, selon plusieurs chaînes sportives saoudiennes, Hervé Renard pourrait être démis de ses fonctions à la tête de la sélection nationale. Si l'information se confirme, ce serait l'un des paris managériaux les plus risqués de l'histoire récente du football international — l'équivalent de changer le pilote d'un avion à trente minutes de l'atterrissage.
Que reproche-t-on vraiment à Hervé Renard ?
Le technicien français de 56 ans n'est pas un inconnu dans les cercles du football africain et asiatique. Double vainqueur de la Coupe d'Afrique des Nations avec la Zambie en 2012 et la Côte d'Ivoire en 2015, il a porté le Maroc jusqu'aux huitièmes de finale du Mondial 2018, avant de prendre en main l'Arabie saoudite en 2019. Son palmarès parle. Mais dans le Golfe, les résultats récents semblent avoir érodé la confiance des dirigeants.
La sélection saoudienne traverse une qualification pour le Mondial 2026 poussive, marquée par des performances irrégulières face à des adversaires asiatiques qui, sur le papier, ne devraient pas inquiéter une équipe disposant de moyens aussi colossaux. L'Arabie saoudite évolue dans un groupe de qualification AFC où chaque faux pas s'accumule comme une dette. Et dans un pays où Mohammed ben Salmane a fait du sport un levier de soft power absolu, les faux pas ne restent jamais longtemps impunis.
Renard avait pourtant offert à ce pays l'un de ses moments de gloire les plus inattendus : cette victoire 2-1 contre l'Argentine de Lionel Messi lors du Mondial 2022 au Qatar, ce but de Salem Al-Dawsari qui avait paralysé la planète football pendant 24 heures. Un chef-d'œuvre tactique, une défense en ligne haute parfaitement assumée. Depuis, l'enthousiasme s'est érodé. Et dans le football des pétrodollars, la gratitude a une durée de vie très courte.
Changer de sélectionneur à trois mois d'un Mondial : une folie ou une stratégie ?
L'histoire du football regorge de décisions de dernière minute qui ont fait basculer des destins. Parfois dans le bon sens — l'Italie de Marcello Lippi reconvoqué en 2006 après une traversée du désert — parfois dans le chaos le plus total. Mais changer d'entraîneur à la veille d'une grande compétition reste statistiquement une manœuvre à haut risque. Les équipes ne digèrent pas facilement un nouveau système, de nouveaux axiomes tactiques, une nouvelle psychologie de vestiaire.
Pour l'Arabie saoudite, l'enjeu dépasse largement le simple cadre sportif. Co-organisatrice du Mondial 2026, elle sera sous les projecteurs du monde entier dès le coup d'envoi. Une élimination précoce, surtout à domicile dans le sens symbolique du terme, serait un désastre médiatique que les milliards investis dans le projet Vision 2030 ne pourraient pas effacer d'un revers de main. Le football est devenu pour Riyad ce que les JO étaient pour Moscou en 1980 : une démonstration de puissance devant l'histoire.
Se séparer de Renard maintenant, c'est parier sur un successeur capable de s'intégrer en quelques semaines, de reprendre des automatismes bâtis sur cinq ans de travail commun, et de projeter une équipe dans une compétition à 48 équipes dont la formule elle-même est nouvelle. Le candidat miracle qui accepterait cette mission kamikaze devrait avoir un ego à la dimension de la péninsule arabique — ou une clause salariale qui l'y oblige.
Qui pourrait prendre les rênes, et à quel prix ?
La question du successeur est déjà dans tous les esprits. Le marché des sélectionneurs disponibles en ce début d'année 2025 n'est pas particulièrement riche en profils capables d'assumer une telle pression. Les noms qui circulent dans les coulisses du football asiatique vont des techniciens européens en fin de cycle aux anciens coachs de clubs saoudiens déjà familiers avec la culture locale.
Roberto Mancini, lui, a déjà tenté l'aventure saoudienne. Nommé sélectionneur en août 2023 avec un contrat mirobolant estimé à plus de 25 millions d'euros annuels, il a démissionné moins d'un an plus tard dans des circonstances jamais totalement élucidées. Ce précédent dit quelque chose d'important sur la complexité de l'environnement footballistique saoudien : même les noms les plus ronflants ne garantissent rien.
Renard, lui, a l'avantage de connaître les joueurs dans leurs moindres détails. Mohammed Al-Owais dans les buts, Saleh Al-Shehri en pointe, la charnière centrale dont la solidité dépend en grande partie de la confiance installée sur la durée. Casser cette relation à ce stade du cycle, c'est repartir à zéro avec une montre qui tourne à toute vitesse.
Reste une autre lecture, plus cynique : peut-être que la menace de limogeage est avant tout une pression contractuelle, un signal envoyé à Renard pour lui signifier que rien n'est acquis, que sa position doit se mériter match après match. Dans le football des monarchies du Golfe, la frontière entre la négociation et l'ultimatum est souvent floue — et délibérément entretenue.
Ce qui est certain, c'est que les semaines à venir seront décisives. Si Hervé Renard est effectivement écarté, l'Arabie saoudite entrera dans l'histoire comme le pays hôte d'un Mondial qui a changé de sélectionneur à la dernière heure — une curiosité sportive qui ne manquera pas de nourrir les chroniques. Et si Renard survit à cette tempête médiatique, il aura démontré une résilience qui, paradoxalement, pourrait souder davantage encore un groupe autour de lui. Les grandes équipes se construisent parfois dans l'adversité, même lorsque cette adversité vient de leur propre fédération.