Moïse Kean a délivré la Squadra Azzurra face à la Bosnie en barrage, évitant à l'Italie une troisième absence historique à la Coupe du monde.
Deux absences consécutives à la Coupe du monde — 2018 en Russie, 2022 au Qatar — et une nation entière suspendue à un match de barrage pour ne pas sombrer une troisième fois dans l'impensable. Ce mardi soir, face à la Bosnie-Herzégovine, l'Italie de Luciano Spalletti a failli rejouer le scénario du traumatisme. C'est finalement Moïse Kean, attaquant de la Fiorentina en grande forme cette saison en Serie A, qui a pris la Squadra Azzurra sur ses épaules pour la porter vers le Mondial 2026, co-organisé par les États-Unis, le Canada et le Mexique.
Pourquoi ce match contre la Bosnie était-il si périlleux pour les Azzurri ?
On aurait pu croire que l'Italie, championne d'Europe en 2021, nation fondatrice du football mondial, aborderait ce barrage avec une forme de sérénité. Rien de tout cela. La sélection italienne portait le poids de ses propres fantômes : en mars 2022, une défaite cruelle face à la Macédoine du Nord à Palerme avait déjà provoqué un séisme national. Depuis, le chantier de reconstruction entrepris par Spalletti avance, mais sans jamais totalement rassurer.
La Bosnie-Herzégovine, elle, n'était pas venue en victime expiatoire. Emmenée par un collectif organisé et des joueurs évoluant dans les meilleurs championnats européens, la sélection des Balkans avait tout à gagner dans un duel à élimination directe. Ce format — un seul match, sur terrain neutre ou chez l'adversaire selon le tirage — ne laisse aucun droit à l'erreur. Aucune marge pour corriger. Une seule mauvaise soirée, et c'est la catastrophe.
Pour l'Italie, les enjeux dépassaient largement le cadre sportif. Deux absences consécutives à un Mondial coûtent, selon plusieurs estimations économiques sectorielles, plusieurs centaines de millions d'euros à l'ensemble de l'écosystème footballistique national — droits télévisés, sponsors, merchandising, exposition des clubs italiens à l'international. Une troisième absence aurait constitué un signal dévastateur sur la valeur de marché du football italien, déjà concurrencé par les ligues anglaise, espagnole et allemande dans la course aux investisseurs étrangers.
Moïse Kean, comment un joueur en quête de légitimité est devenu héros national ?
Moïse Kean a 24 ans. Cela peut sembler banal, mais c'est précisément l'âge auquel un attaquant doit commencer à tenir ses promesses après des années à être présenté comme «le futur». Formé à la Juventus, passé par Everton, le Paris Saint-Germain, encore la Juventus, et désormais à la Fiorentina où il connaît la meilleure saison de sa carrière, Kean a souvent semblé naviguer entre le statut de promesse et celui de joueur accompli sans jamais franchir définitivement le cap.
Ce type de soirée, précisément, forge une carrière. Quand toute une nation tremble, quand le poids de l'histoire pèse sur chaque prise de balle, les grands joueurs se révèlent ou disparaissent dans la médiocrité du moment. Kean a choisi la première option. Son but, libérateur, a transformé une soirée d'angoisse en soulagement collectif, lui offrant au passage une légitimité en sélection qu'aucune statistique de championnat ne peut totalement remplacer.
Spalletti, technicien réputé pour sa capacité à développer les attaquants — il avait notamment relancé la carrière de Lorenzo Insigne à Naples — avait misé sur Kean comme pièce centrale de son dispositif offensif. Le pari s'est révélé juste au moment le plus crucial. Avec désormais plusieurs buts en sélection à son compteur et une confiance affichée dans un contexte de pression maximale, l'attaquant florentin entre dans une nouvelle dimension de sa carrière internationale.
Que signifie cette qualification pour le projet footballistique italien à long terme ?
Se qualifier pour un Mondial via les barrages n'est jamais une démonstration de force. L'Italie le sait, et Spalletti le premier. Mais la qualification, quelle que soit la manière dont elle est obtenue, ouvre une fenêtre de travail précieuse que deux absences consécutives avaient fermée brutalement. Participer à la Coupe du monde 2026 — un tournoi élargi à 48 équipes, ce qui modifiera profondément la physionomie de la compétition — permettra aux Azzurri de retrouver une dynamique internationale, de préparer des jeunes joueurs au niveau de l'élite mondiale, et de renouer avec des partenaires commerciaux qui avaient commencé à regarder ailleurs.
La Fédération italienne de football, la FIGC, avait entrepris depuis 2022 une profonde remise en question de ses structures de formation. Le vivier de jeunes talents, longtemps tari, montre quelques signes de renouveau. Des joueurs comme Kean, ou encore d'autres éléments de la génération née autour des années 2000, commencent à peser dans les grands clubs européens. Le Mondial 2026 représente pour eux une opportunité générationnelle de s'affirmer sur la scène mondiale.
Reste une question structurelle que cette qualification en barrage ne résout pas : comment l'Italie, nation de 60 millions d'habitants avec une culture footballistique parmi les plus riches du monde, en est-elle arrivée à devoir se qualifier via des matchs de repêchage ? La réponse tient à plusieurs facteurs convergents — appauvrissement progressif de la Serie A dans la course aux talents mondiaux, une culture tactique parfois trop conservatrice dans les centres de formation, et des années perdues à reconstruire après des scandales qui ont déstabilisé les institutions. Ces questions ne disparaîtront pas avec un but de Kean un soir de barrage.
Direction les États-Unis, le Canada et le Mexique à l'été 2026. L'Italie y sera. Avec, peut-être, l'ambition retrouvée d'un pays qui a décidé de ne plus regarder les grandes compétitions depuis son canapé. La vraie mesure du projet Spalletti se fera là-bas, dans des stades géants, face aux meilleures nations du monde — et non dans les derniers instants d'un barrage contre la Bosnie-Herzégovine. La qualification n'est qu'un point de départ. La reconstruction, elle, est toujours en cours.