Le président de la CAF s'est exprimé sur l'arrestation de supporters sénégalais après le retrait de la CAN 2025 au Sénégal. Une sortie publique risquée dans un contexte explosif.
Patrice Motsepe a choisi de venir au Sénégal. En personne. Dans la gueule du lion, pourrait-on dire — et le symbole ne manque pas d'ironie quand on sait ce que les Lions de la Teranga et leur peuple ont vécu ces dernières semaines. Le président de la Confédération Africaine de Football s'est retrouvé face à une salle de presse tendue, des journalistes en colère et une question qui brûlait toutes les lèvres : que fait-on des supporters sénégalais arrêtés après l'annonce du retrait de l'organisation de la CAN 2025 à leur pays ? Sa réponse, mesurée, diplomatique, presque trop lisse, en dit autant sur ce qu'il a dit que sur ce qu'il a soigneusement évité de dire.
Quand la CAF perd un pays hôte et gagne une crise politique
Rappelons les faits bruts. Le Sénégal devait co-organiser la Coupe d'Afrique des Nations 2025. Une fierté nationale, un projet colossal, des millions de francs CFA investis dans des infrastructures, une attente populaire immense. Puis le couperet est tombé : la CAF a retiré l'organisation au Sénégal, officiellement pour des raisons liées à l'état d'avancement des travaux et aux garanties insuffisantes. Le choc a été brutal. Dans les rues de Dakar, la frustration a débordé. Des supporters ont manifesté, certains ont été arrêtés. Et c'est précisément sur ce point que Motsepe a été interpellé lors de sa conférence de presse.
Le milliardaire sud-africain, homme de consensus et de formules policées, a exprimé sa préoccupation pour les personnes interpellées, tout en se gardant bien de toute ingérence dans les affaires judiciaires sénégalaises. Une posture compréhensible sur le plan institutionnel. Discutable sur le plan humain. Parce que ces supporters n'ont pas été arrêtés pour un délit quelconque — ils ont été arrêtés dans le sillage direct d'une décision de la CAF. Le lien de causalité est là, même si personne à la confédération ne semble pressé de l'assumer.
La question posée à Motsepe n'était pas anodine. Elle touchait à quelque chose de fondamental dans le football africain : le rapport entre une institution supranationale et les citoyens ordinaires qui font vivre ce sport. Des dizaines de milliers de supporters sénégalais attendaient cette CAN comme une fête nationale. Certains ont réagi avec leurs tripes. Et ce sont eux qui se retrouvent en garde à vue pendant que les dirigeants tiennent des conférences de presse.
La CAF entre deux feux, et Motsepe fait de la corde raide
Patrice Motsepe préside la CAF depuis 2021. En quatre ans, il a tenté de moderniser l'institution, d'attirer des investisseurs, de professionnaliser la gestion des compétitions. Avec des résultats contrastés. La CAN 2023 en Côte d'Ivoire a été globalement réussie, saluée pour son organisation. Mais le processus d'attribution des compétitions reste une boîte noire qui génère régulièrement ce type de crise. Le Maroc a finalement récupéré l'organisation de la CAN 2025 — un pays dont les infrastructures sportives sont incontestablement parmi les plus avancées du continent. Difficile de le contester sur le fond. Mais la manière dont le Sénégal a été écarté, le timing, la communication chaotique de la CAF, tout cela a laissé des plaies ouvertes.
Le football africain a un problème structurel de confiance entre ses instances dirigeantes et ses supporters. Ce n'est pas une nouveauté. Mais l'affaire sénégalaise cristallise ce malaise de façon particulièrement douloureuse. Le Sénégal est champion d'Afrique en titre — les Lions ont remporté leur première CAN en 2022 à Yaoundé. Ce pays méritait mieux qu'une annonce brutale de retrait, quel que soit le bien-fondé sportif de la décision. Et les supporters qui ont exprimé leur colère dans la rue méritent, a minima, que le président de la CAF se batte pour leur libération — pas qu'il se réfugie derrière le droit souverain des États.
Motsepe a déclaré suivre la situation de près et espérer une résolution rapide. Des mots. Des mots polis, calibrés pour ne froisser personne. Mais dans un pays où l'émotion autour du football est une question d'identité nationale, les mots polis ne suffisent plus. Chaque heure passée par ces supporters derrière les barreaux est une heure de plus qui creuse le fossé entre la CAF et ses propres spectateurs.
Dakar, Rabat et les millions qui fâchent
Derrière la dimension émotionnelle, il y a évidemment une réalité économique et politique. Organiser une CAN, c'est recevoir des garanties financières de la part de la CAF, mobiliser des fonds publics, engager des entreprises de BTP, créer des emplois. Le Sénégal a dépensé. Combien exactement ? Les chiffres précis restent flous dans la communication officielle — ce qui est en soi un problème — mais des investissements significatifs ont été réalisés, notamment pour la rénovation et la construction de stades. Quand la CAF retire l'organisation, qui rembourse ? Selon quels critères ? Avec quel calendrier ?
Ces questions, posées lors de la conférence de presse, ont obtenu des réponses vagues. Motsepe a évoqué des discussions en cours avec les autorités sénégalaises. Pas de chiffre, pas d'engagement ferme. Ce flou entretenu alimente la méfiance. Et le Maroc, lui, avance. Le Royaume chérifien, fort de l'expérience accumulée lors de multiples candidatures à la Coupe du Monde et de l'organisation de nombreux tournois continentaux, dispose d'un appareil logistique rodé. Les douze stades prévus pour la CAN 2025 — dont plusieurs ont déjà accueilli des compétitions de haut niveau — rassurent les partenaires commerciaux et les diffuseurs. La logique sportive et économique est du côté de Rabat. La justice, elle, est peut-être du côté de Dakar.
Parce que c'est bien de ça qu'il s'agit, au fond. Pas d'une simple rivalité entre deux dossiers de candidature. Mais d'une question de traitement. D'équité. De reconnaissance. Le Sénégal de Sadio Mané, d'Édouard Mendy, de la génération dorée qui a enfin décroché l'or continental, méritait une sortie plus digne. Et les supporters aujourd'hui poursuivis méritent que l'institution qu'ils ont vénérée pendant des décennies prenne clairement leur défense, sans clause de style ni précaution diplomatique.
Patrice Motsepe repart. La crise, elle, reste. La CAN 2025 se jouera au Maroc, et le football africain continuera d'avancer — c'est sa force, cette capacité à absorber les turbulences. Mais si la CAF veut vraiment incarner le continent tout entier et pas seulement ses États les mieux équipés, elle devra un jour répondre à une question simple : est-elle au service du football africain, ou du football africain rentable ? La réponse conditionnera sa légitimité pour les décennies à venir.