De Hadjar en F1 à Buchard en MMA, la semaine sportive déborde de faits marquants. Ce pays a un problème : il ne sait pas regarder ce qu'il produit.
Voilà une semaine ordinaire du sport français. Isack Hadjar officialisé dans une écurie de Formule 1 - première marche vers on ne sait quoi de grand. Pauline Ferrand-Prévot qui prépare un coup majeur avant le Tour des Flandres dimanche. Clarisse Buchard et Romane Dicko convoquées pour le Championnat d'Europe de MMA. Ugo Humbert qui dégaine à Monte-Carlo face à un gamin nommé Moïse Kouamé que personne ou presque ne connaît encore. Et pendant ce temps, la rédaction sportive moyenne française consacre ses colonnes au PSG, au mercato du PSG, et aux rumeurs sur le prochain entraîneur du PSG.
Je ne vais pas faire semblant. Ce papier est un règlement de comptes. Pas avec les sportifs - eux, ils bossent, ils gagnent, ils pleurent, ils recommencent. Le règlement de comptes, c'est avec nous. Avec notre façon collective de regarder le sport, ou plutôt de ne pas le regarder.
Un pays riche qui se croit pauvre
La France produit des champions à la chaîne dans des disciplines que l'écosystème médiatique traite comme des sports de garage. Prenons juste cette semaine d'avril 2026. Émilien Jacquelin vit une décision choc sur sa sélection en biathlon, un sport où les Français ont dominé le circuit mondial pendant des saisons entières. Justine Braisaz-Bouchet conclut une aventure en équipe de France dans une relative indifférence médiatique. Julia Simon poursuit son chemin dans le même silence poli. Ces gens-là ont représenté la France sur des podiums mondiaux devant des dizaines de milliers de spectateurs en Scandinavie et en Allemagne. Chez nous, ils passent après les résultats de Ligue 2.
Hadjar, justement. Isack Hadjar, 20 ans, officialisé en Formule 1 - le paddock le plus fermé, le plus cher, le plus sélectif du sport automobile mondial. La F1, c'est vingt places. Vingt pilotes sur la planète entière. Depuis Alain Prost et les années Renault, les Français ont toujours eu du mal à maintenir une présence durable au sommet. Hadjar change potentiellement la donne sur le moyen terme. Est-ce que ça fait la une de L'Équipe ? Parfois. Est-ce que ça génère le tiers de l'attention médiatique d'une déclaration d'un joueur du Real Madrid qui concerne zéro athlète français ? Non.
«Le sport à la télévision en France a été structuré autour du football depuis les années 80, avec Canal+ comme pionnier sur la boxe en 1984, et France Télévisions comme diffuseur olympique historique depuis bien avant Atlanta 1996.»
Ce n'est pas un hasard. C'est une architecture. Le football a capté les droits TV les plus massifs, a formé les rédactions, a créé des réflexes éditoriaux qui perdurent même quand les audiences prouvent que l'intérêt existe ailleurs.
L'argument du marché, et pourquoi il ne tient pas
Je connais la réponse. Je l'entends à chaque fois que j'ose écrire ce genre de texte. «Antoine, les gens ne veulent pas regarder le biathlon ou le MMA, on donne aux audiences ce qu'elles demandent.» Argument en béton. Argument faux.
Le Tour des Flandres - dimanche prochain, la Flandre en ébullition, des centaines de kilomètres de pavés, les murs mythiques du Vieux Quaremont et du Paterberg - rassemble régulièrement plus de deux millions de téléspectateurs en France quand il est bien diffusé et bien promu. Eurosport et France Télévisions l'ont prouvé à plusieurs reprises. Les audiences du cyclisme existent. Elles demandent juste qu'on leur donne un rendez-vous stable, des consultants qui connaissent leur sujet, et une case horaire décente.
Patrick Mouratoglou, lui, a compris quelque chose. Son UTS - Ultimate Tennis Showdown - s'installe à Nîmes ce vendredi et samedi avec une proposition simple : dépoussiérer le tennis, en faire un spectacle accessible, nerveux, moins codifié. Le résultat ? Des salles pleines, des audiences digitales solides, une génération de fans qui découvre le sport par ce biais. Ce n'est pas de la magie. C'est de la pédagogie éditoriale et du courage de format.
Pendant ce temps, le couac entre Loïs Boisson et la FFT - une fédération qui gère parfois ses talents comme un bureau d'embauche des années 70 - rappelle que les institutions sportives françaises ont aussi leur part de responsabilité. Former un champion et mal gérer sa relation contractuelle ou médiatique, c'est un gâchis double. D'abord pour le sportif. Ensuite pour le public qui ne verra jamais l'histoire qu'il aurait pu suivre.
Ce que Buchard et Dicko disent de nous
Clarisse Buchard et Romane Dicko. Deux noms, deux disciplines de combat, deux championnes sélectionnées pour le Championnat d'Europe. Buchard a décroché l'argent olympique à Tokyo en 2021 en judo, discipline que la France domine historiquement. Dicko est une masse de talent brut qui fait peur à tout le monde sur les tatamis européens.
Mais posez la question autour de vous. Demandez à dix personnes qui est Romane Dicko. Pas dans une rédaction sportive - dans la vraie vie. Combien répondent correctement ? Cinq ? Trois ? Et pourtant cette femme représente la France dans un sport de combat exigeant, avec un palmarès qui s'étoffe, dans une période post-JO Paris 2024 où les arts martiaux ont bénéficié d'une visibilité inédite dans notre pays.
Paris 2024 a été une parenthèse. Une parenthèse magnifique, avec des droits TV que France Télévisions a négociés à des niveaux records - rappelons que pour Rio déjà, les droits audiovisuels atteignaient 739 millions d'euros au niveau mondial, un chiffre qui illustre l'appétit global pour le sport olympique. Pendant trois semaines, la France a regardé ses champions dans toutes les disciplines. Puis la fenêtre s'est refermée. On est retourné au programme habituel.
C'est là que le bât blesse vraiment. Les Jeux ont prouvé que le public français peut s'enflammer pour le judo, l'athlétisme, le cyclisme sur piste, la natation. Personne n'a besoin d'être évangélisé. La demande existe. C'est l'offre qui fait défaut - l'offre régulière, construite, qui crée des habitudes de consommation.
Ce qu'il faut arrêter de croire
Le sport français hors football n'est pas un désert. C'est une forêt dense que personne n'a vraiment cartographiée pour le grand public. Hadjar en F1, Ferrand-Prévot sur les pavés flamands, Buchard sur les tatamis européens, Jacquelin qui traverse une période difficile mais reste une figure du biathlon mondial - tout ça coexiste dans la même semaine, dans le même pays.
Provoquer la réflexion, c'est aussi accepter de se remettre en question. Les médias sportifs - et je m'inclus dans le lot - ont une responsabilité. Chaque fois qu'on choisit de couvrir une déclaration de vestiaire de Ligue 1 plutôt qu'une finale de coupe du monde de biathlon, on envoie un signal. On dit au public ce qu'il est censé trouver intéressant. Et le public, souvent, nous croit.
Alors cette semaine, faites quelque chose de simple. Regardez le Tour des Flandres dimanche. Cherchez le résultat d'Hadjar au Grand Prix suivant. Notez le nom de Moïse Kouamé - parce que ce gamin dont on dit qu'il «n'est pas gâté» par le tirage à Monte-Carlo va probablement vous surprendre dans les années qui viennent. Le sport français est là, vivant, multiple, surprenant. Le problème n'est jamais dans la qualité de ce qu'on produit. Le problème est toujours dans la qualité de notre attention.