Privée de Mondial pour la troisième fois de suite, l'Italie s'enfonce dans la crise. Les médias transalpins ont déjà désigné leur coupable.
Trois fois. Trois fois que la Squadra Azzurra regarde la Coupe du Monde à la télévision. Après 2018 et 2022, l'Italie vient de rater une nouvelle qualification pour le Mondial, et le choc est immense dans un pays où le calcio est une religion d'État. La mécanique bien huilée de la presse italienne s'est immédiatement mise en branle : trouver un coupable, le désigner, l'immoler. Ce rituel cathartique, on le connaît. Mais cette fois, quelque chose a changé dans l'intensité du lynchage médiatique.
Quand la Gazzetta et le Corriere dello Sport jouent aux procureurs
Dès le coup de sifflet final, les tabloïds sportifs italiens ont sorti les couteaux. La Gazzetta dello Sport, le Corriere dello Sport, Tuttosport — le triumvirat de la presse sportive transalpine — se sont rués sur le même homme, le même visage, la même tête à abattre. C'est le lot des grandes catastrophes footballistiques italiennes : il faut un responsable unique, un symbole sur lequel concentrer toute la frustration nationale.
L'Italie a pourtant des circonstances atténuantes que personne ne veut entendre. Le vivier de talents s'est considérablement rétréci. Seuls 27 % des joueurs évoluant en Serie A sont italiens, un chiffre historiquement bas qui traduit une crise structurelle bien plus profonde qu'une simple contre-performance en qualification. Le football italien forme moins, valorise moins ses jeunes, et se retrouve à court de matière première internationale au moment le plus crucial.
Mais qui a envie d'entendre ça quand on vient de se faire sortir par un adversaire qu'on était supposé dominer ? La narration italienne, dans ces moments-là, fonctionne au bouc émissaire. En 2018, c'était Gian Piero Ventura qui prenait tout. En 2022, Roberto Mancini avait miraculeusement survécu grâce au titre à l'Euro 2020 — avant de claquer la porte lui-même, laissant Luciano Spalletti dans une situation ingérable. Et aujourd'hui, c'est Spalletti qui est dans la ligne de mire, seul sur le ring, sous les projectiles d'une presse qui n'a jamais été tendre avec les techniciens qui échouent.
Ce qui frappe, c'est la vitesse. En quelques heures, les manchettes sont tombées. Les éditoriaux au vitriol, les analyses à charge, les mises en cause personnelles — tout s'est enchaîné avec une fluidité qui ressemble davantage à un scénario préparé qu'à une réaction spontanée. Comme si les rédactions n'attendaient que ça. Comme si l'échec était déjà écrit quelque part, et qu'il suffisait juste de remplir les blancs.
- 3e élimination consécutive de l'Italie au stade des qualifications pour la Coupe du Monde
- 27 % seulement de joueurs italiens en Serie A, un record à la baisse
- L'Italie n'a pas disputé la phase finale du Mondial depuis 2014, soit plus d'une décennie
- Luciano Spalletti, nommé sélectionneur en août 2023, héritait d'une équipe déjà fragilisée après le départ de Mancini
Spalletti, victime d'un système qui se mord la queue
Luciano Spalletti n'est pas un incompétent. L'homme a remporté le Scudetto avec le Napoli en 2023, mettant fin à une attente de 33 ans pour les supporters napolitains. C'est quelqu'un qui sait construire un groupe, qui a des idées, qui a prouvé qu'il pouvait gérer la pression des grands clubs. Mais sélectionneur de l'Italie, c'est un autre métier, et ce métier-là broie les hommes depuis 2014.
Le problème est plus profond que le coaching. L'Italie n'a plus produit une génération de talents capables de tenir le rang mondial depuis celle de Pirlo, Buffon, Cannavaro. L'exception Euro 2020 — brillante, méritée — cachait une réalité moins flatteuse : une équipe compacte, bien organisée, mais incapable de dominer les grandes nations sur la durée. Depuis, les résultats ont confirmé que cet Euro était davantage le chant du cygne d'une génération que l'aube d'un renouveau.
Les médias italiens, dans leur empressement à désigner Spalletti comme bouc émissaire, évitent soigneusement de se poser les vraies questions. Pourquoi les centres de formation italiens ne produisent-ils plus les mêmes profils qu'il y a vingt ans ? Pourquoi les clubs de Serie A privilégient-ils des recrues étrangères moins chères et plus immédiatement rentables plutôt que de lancer leurs jeunes ? Pourquoi la Federazione Italiana Giuoco Calcio n'a-t-elle pas, depuis 2018 et le premier fiasco, engagé une réforme structurelle sérieuse de sa politique de formation ?
Ces questions dérangent. Elles impliquent des responsabilités collectives, institutionnelles, diffuses. On ne peut pas les incarner dans un seul visage. Alors on préfère hurler contre le sélectionneur, parce que c'est plus simple, plus vendeur, et que ça permet à tout le système de se dédouaner.
La presse sportive italienne est brillante. Elle peut être d'une acuité redoutable quand elle veut. Mais dans ces moments de crise nationale, elle cède parfois à une forme de populisme éditorial qui la dessert. Le lynchage médiatique de Spalletti dit autant de chose sur l'état du journalisme sportif transalpin que sur les lacunes du sélectionneur.
Son avenir à la tête de la Nazionale semble désormais suspendu à un fil. La FIGC va devoir trancher vite, dans un contexte politique interne compliqué, sous pression des médias et d'une opinion publique qui n'a plus envie d'excuses. Mais qu'elle décide de le maintenir ou de le remercier, le problème fondamental restera entier : l'Italie ne reviendra pas au sommet du football mondial en changeant juste de sélectionneur. Il lui faudra changer de système. Et ça, c'est un chantier pour lequel aucune une de journal ne suffit.