Un membre du Jury d'Appel de la CAF a officiellement contesté la décision rendue sur la finale controversée entre le Maroc et le Sénégal, relançant une crise de gouvernance sans précédent.
Rarement une finale continentale aura autant agité les couloirs des instances que celle opposant le Maroc au Sénégal lors de la Coupe d'Afrique des Nations 2025. Le feuilleton, déjà long et sinueux, vient de connaître un nouveau rebondissement d'une singulière gravité : un membre du Jury d'Appel de la Confédération africaine de football a publiquement protesté contre la décision rendue par cette même instance, révélant au grand jour des fractures internes que la CAF aurait préféré tenir loin des projecteurs. Pendant que le dossier chemine vers le Tribunal arbitral du sport (TAS) à Lausanne, c'est toute la crédibilité des mécanismes disciplinaires africains qui se trouve mise en cause.
Quand un juge conteste ses propres pairs
La scène est pour le moins inhabituelle dans l'écosystème du droit sportif. Un membre siégeant au sein d'une juridiction interne prend publiquement ses distances avec la décision que cette juridiction a rendue — un geste qui, dans les arcanes feutrées des instances sportives, équivaut à une déflagration. Le Jury d'Appel de la CAF, censé constituer le dernier rempart institutionnel avant le recours externe au TAS, se retrouve ainsi fragilisé de l'intérieur avant même que l'arbitre suisse n'ait tranché.
Ce que cette protestation révèle, au fond, c'est l'intensité des pressions qui s'exercent sur une décision à fort enjeu symbolique. La finale de la CAN 2025 entre le Maroc et le Sénégal n'est pas simplement un match de football : elle met en scène deux puissances africaines dont les fédérations pèsent lourd dans la politique continentale du ballon rond. Le Maroc, organisateur de la compétition et champion en titre, d'un côté ; le Sénégal, tenant du titre depuis sa victoire à Yaoundé en 2022, de l'autre. Entre les deux, une décision arbitrale contestée, des incidents en marge du match, et désormais une guerre juridique à plusieurs fronts.
Le contenu exact de la protestation du membre du jury n'a pas été rendu public dans son intégralité, mais sa simple existence suffit à alimenter les suspicions sur l'équité du processus. Dans un organe collégial, la dissidence interne — surtout lorsqu'elle est rendue visible — est interprétée comme le signe que le consensus obtenu était fragile, voire forcé.
Une CAN 2025 déjà marquée par les polémiques
Pour comprendre pourquoi cette finale a pu dégénérer en crise institutionnelle, il faut revenir sur le contexte d'une compétition organisée au Maroc, pays hôte qui portait des ambitions historiques. Depuis sa victoire en finale, le contexte précis de l'incident ayant conduit à la contestation formelle — qu'il s'agisse d'une décision arbitrale litigieuse, d'une irrégularité de procédure ou d'un incident protocolaire — a alimenté une cascade de recours qui témoigne d'une profonde défiance envers la gouvernance de la CAF.
Cette défiance n'est pas nouvelle. La Confédération africaine de football, sous la présidence d'Patrice Motsepe depuis 2021, a certes engagé des réformes structurelles, mais peine à convaincre que ses instances disciplinaires fonctionnent à l'abri des influences politiques et financières. Les critiques pointent régulièrement des délais de traitement excessifs, des motivations de décisions lacunaires et une trop grande porosité entre les sphères sportives et diplomatiques. Le fait qu'un membre du Jury d'Appel choisisse de se désolidariser publiquement d'une décision rendue semble donner du crédit à ces inquiétudes.
Historiquement, les finales de CAN ont souvent été le théâtre de controverses arbitrales ou institutionnelles, mais elles trouvaient généralement leur résolution dans les semaines suivant la compétition. Ici, l'affaire prend une dimension inédite : pour la première fois, une décision de finale est portée devant le TAS, instance externe dont l'autorité s'impose à toutes les fédérations affiliées à la FIFA. Ce recours marque une rupture. Il signifie qu'une des deux parties — ou les deux — a estimé que le système interne africain ne pouvait pas garantir un traitement équitable.
Le TAS comme ultime arbitre d'une crise continentale
Lausanne, siège du TAS, devient ainsi le lieu où se jouera, au moins partiellement, l'avenir de cette finale. Les délais de traitement varient selon la nature de la procédure engagée, mais une décision pourrait intervenir dans les prochaines semaines. Elle sera contraignante et sans appel ordinaire, ce qui confère à cette saisine un caractère définitif que les procédures internes de la CAF n'avaient pas réussi à atteindre.
Pour le Maroc, une confirmation de sa victoire représenterait bien davantage qu'un titre sportif : ce serait la validation d'une décennie de montée en puissance footballistique, couronnée à domicile devant un public exceptionnel. Le pays a accueilli plus de 3,5 millions de spectateurs sur l'ensemble du tournoi selon les estimations préliminaires, un record pour une CAN. Pour le Sénégal, dont les Lions de la Teranga restent l'une des sélections les plus compétitives du continent depuis plusieurs années, l'enjeu est celui de la justice sportive et d'une légitimité contestée.
Mais au-delà du duel entre les deux sélections, c'est la CAF elle-même qui comparaît, en quelque sorte, devant le tribunal suisse. La crédibilité de ses mécanismes de résolution des litiges est directement en jeu. Si le TAS devait infirmer la décision du Jury d'Appel — ou simplement pointer des vices de procédure —, l'institution africaine serait contrainte d'engager une refonte en profondeur de sa gouvernance juridictionnelle, sous peine de voir chaque grande décision contestée systématiquement portée à Lausanne.
La protestation d'un membre du jury n'est peut-être qu'un épiphénomène dans ce dossier complexe. Mais elle illustre parfaitement la mécanique des crises institutionnelles dans le sport de haut niveau : elles commencent toujours par une fissure interne que personne ne prend la peine de colmater, jusqu'à ce que la pression extérieure transforme la fissure en fracture. La CAF a désormais quelques semaines pour observer comment l'une des plus hautes juridictions sportives mondiales va traiter ce qu'elle n'a pas su régler elle-même.