Le président de Saint-Étienne prend position contre la dissolution des Magic Fans et Green Angels, convoqués devant la Commission nationale le 13 avril.
Il aurait pu rester silencieux, laisser la machine administrative tourner et se tenir à distance d'un dossier brûlant. Ivan Gazidis a choisi l'inverse. Le président de l'AS Saint-Étienne s'est publiquement opposé à la possible dissolution des groupes ultras Magic Fans et Green Angels, les deux piliers de la tribune populaire de Geoffroy-Guichard, convoqués le 13 avril prochain devant la Commission nationale de discipline. Une prise de position qui détonne dans le paysage du football français, où les dirigeants préfèrent généralement esquiver ce genre de sujet.
Quand un président choisit son camp dans la guerre contre les ultras
La Commission nationale a convoqué les deux groupes ultras stéphanois dans le cadre d'une procédure qui pourrait aboutir à leur dissolution pure et simple. Une menace qui plane depuis plusieurs semaines sur le Chaudron, après des incidents survenus lors de matchs de Ligue 1. Mais Gazidis ne l'entend pas de cette oreille. L'ancien CEO d'Arsenal et de l'AC Milan a clairement indiqué que la disparition des Magic Fans et des Green Angels serait une perte immense, non seulement pour le club mais pour toute une ville.
Ce positionnement tranche avec la posture habituelle des présidents de club, souvent contraints de naviguer entre la pression des instances et la réalité de leur vestiaire populaire. À Saint-Étienne, les ultras ne sont pas un détail : ils représentent une culture de plus de quatre décennies, une identité visuelle et sonore sans laquelle Geoffroy-Guichard ne serait plus tout à fait Geoffroy-Guichard. Les Magic Fans, fondés en 1983, font partie des groupes ultras les plus anciens et les plus structurés de France. Leur dissolution serait un signal dévastateur envoyé à l'ensemble du mouvement ultra hexagonal.
Ce qui rend la sortie de Gazidis encore plus remarquable, c'est son profil. L'homme est un exécutif formé à l'anglo-saxonne, habitué des salles de conseil d'administration et des négociations à plusieurs zéros. Voir un tel profil défendre les groupes de supporters les plus radicaux du stade, c'est un signal fort — et probablement calculé. L'ASSE se bat pour sa survie sportive depuis plusieurs saisons, avec une remontée en Ligue 1 qui reste fragile. Aliéner la tribune populaire serait suicidaire.
Le Chaudron sans ses ultras, c'est une marmite sans feu
Derrière la procédure administrative, il y a une question de fond que le football français refuse encore de traiter sérieusement : comment gérer la violence dans les stades sans sacrifier l'âme du supportérisme populaire ? Les dissolutions de groupes ultras ont déjà eu lieu en France — l'Olympique de Marseille en a fait l'expérience douloureuse avec la dissolution des South Winners en 1993 — et elles n'ont jamais vraiment résolu le problème de fond. Elles ont parfois même aggravé la situation, en privant les clubs d'interlocuteurs identifiés capables de canaliser les débordements.
À Saint-Étienne, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Lors des matchs à domicile, la tribune Kop Sud, animée par les Magic Fans et les Green Angels, génère une ambiance qui attire et retient les spectateurs neutres. Une étude menée sur les affluences en Ligue 2 lors de la saison 2023-2024 montrait que Geoffroy-Guichard tournait régulièrement autour de 25 000 spectateurs par match, un niveau exceptionnel pour ce niveau de compétition. Ce score ne doit rien au hasard ni à la seule qualité du jeu produit sur le terrain. Les ultras fabriquent une expérience qui dépasse le résultat du weekend.
Gazidis le sait mieux que quiconque. À Milan, il a vu de près comment les Curva Sud et la Curva Nord structurent l'identité du club, et comment leur neutralisation partielle suite à diverses affaires judiciaires avait laissé des cicatrices profondes dans la relation entre le club et sa base populaire. Reproduire ce scénario à Saint-Étienne, dans un contexte économique et sportif déjà compliqué, reviendrait à jouer avec le feu.
Une audience du 13 avril qui va bien au-delà de Saint-Étienne
La date du 13 avril est désormais cochée dans tous les agendas du football français. Ce jour-là, ce ne sont pas seulement les Magic Fans et les Green Angels qui comparaîtront devant la Commission nationale — c'est toute la question du modèle ultra à la française qui sera posée sur la table. D'autres clubs suivent ce dossier de très près, conscients que la décision prise pour les groupes stéphanois pourrait créer une jurisprudence applicable ailleurs.
La présence médiatique de Gazidis dans ce débat change la donne. Un président de club qui défend ses ultras publiquement, c'est rare. Cela oblige les instances à répondre à une argumentation publique, à justifier leurs décisions devant l'opinion sportive. La LFP et le ministère des Sports sont désormais sous une pression supplémentaire, celle de l'exemplarité et de la proportionnalité de la sanction envisagée.
Car c'est bien là le nœud du problème : la dissolution est-elle une réponse proportionnée aux incidents reprochés ? Les groupes ultras, dans leur ensemble, font valoir qu'ils disposent de leurs propres mécanismes de régulation interne, que les fauteurs de troubles ne représentent pas la majorité des membres, et que supprimer une structure de 40 ans pour les agissements d'une minorité revient à condamner un quartier entier pour les crimes de quelques individus. L'argument est recevable, même s'il ne saurait exonérer personne de ses responsabilités.
Ce que Gazidis a compris, c'est que l'ASSE a besoin de ses ultras autant que ses ultras ont besoin de l'ASSE. Cette relation de dépendance mutuelle, souvent tumultueuse, est le moteur d'une intensité que peu de clubs en France peuvent revendiquer. Le 13 avril, la Commission nationale aura entre ses mains bien plus qu'un simple dossier de dissolution. Elle tiendra l'avenir du Chaudron, et une partie de l'identité du football populaire à la française.