Sacrés champions d'Afrique après la disqualification de l'Égypte, les Lions de l'Atlas ont fêté le titre à Lens dans une ambiance contrastée.
Deux mois après la finale disputée sur la pelouse du Stade de France, la consécration est arrivée par courrier recommandé — ou presque. Quand la Confédération africaine de football a prononcé la disqualification de l'Égypte et attribué le titre de la CAN 2025 au Maroc, la question se posait légitimement : peut-on célébrer un sacre gagné sur tapis vert avec la même intensité qu'une victoire arrachée à la 90e minute ? Les supporters marocains rassemblés à Lens ont, semble-t-il, tranché sans hésiter. La réponse est oui. Les joueurs, eux, ont été beaucoup plus prudents dans l'expression de leur joie.
Lens aux couleurs de l'Atlas : quand la diaspora transforme le Pas-de-Calais en tribune nord-africaine
Le stade Bollaert-Delelis et ses abords n'avaient sans doute pas connu une telle atmosphère de fête depuis les grandes soirées européennes du Racing Club de Lens. Les drapeaux rouges à étoile verte ont recouvert les grilles, les rues adjacentes, les épaules des enfants portés par leurs pères. La communauté marocaine de France — plus de 1,5 million de personnes selon les estimations, l'une des plus importantes diasporas du pays — a une nouvelle fois démontré sa capacité à se mobiliser massivement autour des Lions de l'Atlas, indépendamment des circonstances de la victoire.
Ce phénomène n'est pas nouveau. Depuis la Coupe du monde 2022 et la demi-finale historique contre la France, le football marocain est devenu un vecteur d'identité collective d'une puissance rare. Chaque match de la sélection nationale mobilise des centaines de milliers de Français d'origine marocaine, transformant les fan-zones en espaces de réaffirmation culturelle autant que sportive. À Lens, cette dynamique a fonctionné à plein régime, même pour un titre dont les conditions d'attribution restent inhabituelles.
Car l'enthousiasme populaire a cette vertu : il ne lit pas les communiqués officiels. Que le titre soit venu d'une décision administrative plutôt que d'un penalty en finale n'a, visiblement, guère troublé ceux qui agitaient leurs drapeaux devant les caméras. Pour eux, le Maroc est champion d'Afrique. La nuance juridique appartient aux juristes.
Regragui et ses joueurs : la retenue des hommes qui savent ce qui a manqué
Du côté du vestiaire en revanche, le registre était tout autre. Walid Regragui, sélectionneur des Lions de l'Atlas depuis septembre 2022, a choisi ses mots avec la précaution d'un homme conscient de la fragilité du moment. Les images de la célébration officielle montraient des joueurs souriants mais loin de l'explosion de joie qu'on attendrait après un premier titre continental depuis 1976 — presque un demi-siècle d'attente.
Cette sobriété n'est pas surprenante pour qui connaît les ressorts internes de cette génération. Les Lions de l'Atlas avaient dominé leur groupe et progressé dans le tournoi avec une certaine maîtrise, avant que la controverse autour de la finale ne vienne troubler la narration sportive. Gagner ainsi laisse forcément un goût particulier : celui d'une victoire pleine sur le papier, mais incomplète dans la mémoire émotionnelle du groupe.
Achraf Hakimi, Hakim Ziyech, Yassine Bounou — des joueurs formés aux exigences des plus grands clubs européens — comprennent mieux que quiconque la différence entre soulever un trophée après 120 minutes de combat et recevoir une médaille après une décision de commission. Ce n'est pas de l'ingratitude. C'est simplement la lucidité des compétiteurs, qui mesurent leurs victoires à l'aune de l'intensité du défi surmonté.
Le Maroc reste néanmoins champion d'Afrique en titre. Et cette réalité, quelle que soit la voie qui y a conduit, n'est pas anodine sur l'échiquier continental. Avec une Coupe du monde 2030 co-organisée notamment sur son sol, la fédération marocaine construit méthodiquement un projet sportif dont ce sacre, même controversé dans sa forme, constitue une brique supplémentaire.
La CAN sous tension : quand l'administratif rattrape le sportif
L'épisode marocain illustre une réalité plus large qui traverse le football africain depuis plusieurs années : la gouvernance des compétitions continentales reste un terrain miné, où les incidents extra-sportifs peuvent réécrire les palmarès après coup. La disqualification de l'Égypte, quelque pays que ce soit, soulève des questions structurelles sur la solidité des procédures de la CAF et sur la capacité de l'institution à gérer les crises sans entacher la crédibilité sportive du tournoi.
La Coupe d'Afrique des Nations attire aujourd'hui des droits télévisés qui se comptent en dizaines de millions d'euros, des sponsors internationaux, et des joueurs évoluant dans les meilleures ligues mondiales. En 2023, la CAN en Côte d'Ivoire avait rassemblé plus de 1,8 million de spectateurs sur l'ensemble de la compétition, un record. Cette montée en puissance économique impose en contrepartie des standards de gouvernance que la confédération africaine peine encore à incarner pleinement.
Quand un titre se décide dans les couloirs d'un tribunal sportif plutôt que sur la pelouse, c'est toute l'attractivité de la compétition qui peut en pâtir sur le long terme. Les diffuseurs, les sponsors, et surtout le public — celui de Lens comme celui de Casablanca — méritent mieux qu'un épilogue administratif pour un tournoi qui avait, semble-t-il, offert du spectacle pendant ses phases de jeu.
Reste que le Maroc, lui, regarde vers l'avant. La prochaine Coupe du monde à domicile, la montée en puissance de son championnat national, l'émergence d'une nouvelle génération de joueurs formés dans ses académies... Le titre de la CAN 2025, quelle que soit l'étrangeté de son dénouement, s'inscrit dans une trajectoire que les supporters de Lens ont fêtée avec une conviction communicative. Peut-être que c'est là, finalement, l'essentiel : un peuple qui croit en son équipe, avec ou sans le scénario idéal.