Battue par la Bosnie-Herzégovine aux tirs au but, l'Italie manquera le Mondial 2026. Une troisième absence en quatre éditions qui soulève des questions structurelles profondes.
Trois fois en quatre Coupes du monde. L'Italie, nation fondatrice du football mondial, quadruple championne du monde, sera absente du Mondial 2026 organisé aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Battue par la Bosnie-Herzégovine aux tirs au but — 1-1 après prolongation, 4-1 dans la séance fatidique — la Nazionale s'enfonce dans une crise dont personne, ni à la Federcalcio ni dans les travées du Parlement sportif italien, ne semble tenir les clés. La colère, elle, ne cherche pas ses mots.
Comment la Bosnie a fait plier une nation qui se croyait reconstruite ?
Il faut replacer ce résultat dans sa brutalité statistique : l'Italie n'avait pas perdu une séance de tirs au but en compétition officielle depuis les demi-finales de l'Euro 2000. Vingt-cinq ans plus tard, elle s'effondre face à une équipe bosniaque classée au-delà de la 60e place mondiale, dans un match que les Azzurri auraient dû gagner à trois reprises dans le temps réglementaire. Le sélectionneur Luciano Spalletti, nommé en grande pompe après l'Euro 2024 avec la mission de refonder le projet national, n'a manifestement pas réussi à insuffler à son groupe la sérénité nécessaire dans les moments décisifs. C'est là que réside le paradoxe le plus cruel : techniquement, l'Italie n'est pas dépourvue de talent. Federico Chiesa, Giacomo Donnarumma, Sandro Tonali revenu de suspension — les noms sonnent. Mais une équipe nationale ne se résume pas à une liste de joueurs de Serie A ou de championnats étrangers. Elle se construit sur une identité, une culture du résultat, une certitude collective. Tout ce que cette génération semble précisément avoir perdu.
La Bosnie, elle, a joué avec une intensité et une compacité défensive qui ont mis en évidence les lacunes tactiques persistantes de la sélection italienne. Sinisa Mihajlovic avait jadis parlé de la mentalité balkanique comme d'un atout irréductible dans les moments de pression. Ses successeurs à la tête de la sélection bosniaque ont visiblement entretenu cet héritage. Face à des Italiens qui semblaient porter le poids d'une histoire trop lourde, les joueurs bosniaques ont transformé chaque minute de cette séance en démonstration de sang-froid.
Pourquoi l'UEFA est-elle dans le viseur de la Fédération italienne ?
La rage italienne ne se dirige pas uniquement vers le terrain. Derrière les déclarations enflammées de plusieurs dirigeants de la Federcalcio, c'est le format même des barrages UEFA qui est remis en question avec une véhémence croissante. Le système actuel, qui peut envoyer une équipe comme l'Italie dans un barrage à élimination directe sur match unique ou presque, est jugé disproportionné au regard du poids historique et commercial de certaines fédérations. L'argument n'est pas sans fondement économique : l'absence de l'Italie du Mondial 2026 représente une perte sèche estimée entre 150 et 200 millions d'euros pour l'ensemble de l'écosystème football italien, sponsors, droits télévisés, merchandising compris. FIFA et ses diffuseurs ne sont pas non plus indifférents à ce manque à gagner.
La controverse avec la Suède mérite également d'être éclairée. Si la Suède n'est pas directement impliquée dans l'élimination italienne de cette édition, le précédent de 2017 — quand les Suédois avaient écarté l'Italie des barrages pour le Mondial 2018, première absence italienne depuis 1958 — reste une plaie ouverte dans la mémoire collective du football transalpin. Chaque nouvelle élimination réactive ce traumatisme fondateur, cette nuit de Milan qui avait sonné comme une rupture dans le rapport que l'Italie entretenait avec sa propre excellence. La récidive de 2022, au Qatar, avait semblé conjoncturelle. Celle de 2026 commence à ressembler à quelque chose de structurel.
Le football italien peut-il se réformer avant qu'il ne soit trop tard ?
La question est posée depuis des années, mais elle prend désormais une acuité différente. Trois absences en quatre Coupes du monde, c'est une donnée qui commence à remodeler l'image internationale d'une nation sportive. L'Italie championne d'Europe en 2021 — avec un collectif magistralement construit par Roberto Mancini — semblait avoir ouvert un nouveau cycle. Ce cycle est aujourd'hui brisé, et les causes de cette rechute sont multiples, imbriquées, et aucune ne peut être balayée par un simple changement de sélectionneur.
Le problème de fond tient à la formation. Depuis une décennie, les académies des grands clubs italiens — Juventus, Inter Milan, AC Milan — produisent moins de joueurs italiens susceptibles d'atteindre le plus haut niveau que leurs homologues espagnoles, françaises ou même portugaises. La Serie A, qui a massivement ouvert ses portes aux joueurs étrangers pour retrouver son attractivité commerciale après les années grises du début des années 2010, a mécaniquement réduit le temps de jeu disponible pour les jeunes Italiens. On ne peut pas vouloir simultanément une ligue plus compétitive internationalement, peuplée de stars étrangères, et une sélection nationale nourrie de joueurs italiens aguerris. Cette contradiction est au cœur du malaise.
La Federcalcio a lancé plusieurs plans de réforme des centres de formation ces dernières années, avec des obligations de temps de jeu pour les jeunes à certains niveaux. Mais les effets de ces politiques structurelles se mesurent en cycles de dix à quinze ans, pas en qualifications. Le résultat de cette nuit de barrage est, en ce sens, le produit retardé de choix — ou d'absences de choix — effectués bien avant que Spalletti n'entre en scène.
Reste une inconnue fondamentale : la colère suffira-t-elle, cette fois, à provoquer un sursaut véritable ? L'histoire du football italien est jalonnée de crises qui ont accouché de renaissances spectaculaires — 1982, 2006, 2021 sont là pour en témoigner. Mais elle est aussi faite de colères qui n'ont débouché sur rien, sinon sur des commissions de réforme dont les rapports finaux n'ont jamais été lus. Le Mondial 2030, co-organisé notamment par l'Espagne et le Portugal, offre un horizon. D'ici là, l'Italie devra décider si elle veut vraiment changer, ou si elle préfère continuer à hurler contre un format de barrage qui, finalement, lui évite de regarder en face ce qu'elle est devenue.