Éliminée par la Bosnie en barrages, l'Italie n'ira pas au Mondial. Donnarumma, impassible aux tirs au but, cristallise une colère qui dépasse largement sa seule personne.
Deux fois. Deux absences au Mondial en l'espace de huit ans. La Nazionale, quadruple championne du monde, est en train de vivre quelque chose qui ressemble à une malédiction structurelle — et Gianluigi Donnarumma, debout dans ses cages sans avoir détourné un seul tir lors de la séance de tirs au but contre la Bosnie-Herzégovine, est devenu en quelques heures le réceptacle de toute la frustration d'un pays qui ne comprend plus son football. Sur les réseaux italiens, le ton est sans nuance : «Ce type est une véritable honte pour le football professionnel». Un portier qui gagne 12 millions d'euros par an au Paris Saint-Germain et qui reste les bras ballants pendant qu'une Bosnie honnête mais pas transcendante éteint la lumière bleue. La vindicte populaire a trouvé son coupable.
La nuit où le gardien le mieux payé d'Europe a disparu
Il y a quelque chose de cruel dans l'exercice des tirs au but pour un gardien. C'est le seul moment du football où l'inaction est jugée comme une faute. Ne rien arrêter, c'est échouer — même si statistiquement, le tireur part largement favori. Mais Donnarumma n'est pas n'importe quel gardien. À 26 ans, il est censé être le meilleur portier de la planète, celui qui avait porté l'Italie au titre à l'Euro 2021, désigné meilleur joueur du tournoi, couronné d'un prestige immense. Ce soir de barrage contre la Bosnie, il n'a rien de tout cela. Aucun plongeon décisif, aucune parade providentielle, aucun de ces gestes qui font basculer l'histoire.
La Bosnie-Herzégovine, 65e nation au classement FIFA, élimine donc l'Italie d'une qualification pour la Coupe du Monde 2026. Le choc est réel. L'Italie rate son deuxième Mondial consécutif, après l'humiliation de 2018 où elle n'avait même pas atteint les barrages — une première depuis 1958. Roberto Mancini est parti, Luciano Spalletti a repris les rênes, promis un renouveau, et le résultat est strictement identique. Les têtes tombent, mais pas toutes. Donnarumma, lui, continue d'incarner ce paradoxe : titulaire indiscutable, capitaine par intermittence, et pourtant de plus en plus contesté dans ses performances sous pression avec la sélection.
Au PSG, la situation n'est guère plus flatteuse depuis quelques mois. Luis Enrique lui a préféré Matvei Safonov dans certaines circonstances, l'Espagnol semblant parfois douter de la hiérarchie qu'il a lui-même installée. Les grandes soirées européennes ont révélé des hésitations, une tendance au relâchement dans les moments décisifs. La critique italienne, qui couvait depuis l'Euro 2024 où la Squadra Azzurra s'était inclinée dès les huitièmes face à la Suisse, a explosé cette nuit.
L'héritage Buffon et le poids insoutenable d'une succession
Reprendre le numéro 1 de la Nazionale après Gianluigi Buffon, c'est accepter de vivre sous une ombre géante. Buffon a gardé les buts italiens pendant 22 ans, de 1997 à 2018, traversant cinq Coupes du Monde dont une remportée en 2006. Il a transcendé son poste au point de devenir une figure nationale, presque politique. Donnarumma lui a succédé avec des qualités techniques indéniables — son explosion au Milan AC à 16 ans reste l'un des coups de tonnerre les plus retentissants du football européen des années 2010 — mais quelque chose ne s'est jamais tout à fait aligné entre lui et le destin.
Le départ du Milan AC en 2021 avait déjà fracturé une partie du public. Quitter le club de sa formation, refuser de prolonger, s'en aller libre au PSG : Mino Raiola avait orchestré la transition avec sa brutalité habituelle, et les tifosi milanais ne lui avaient pas pardonné. Depuis, Donnarumma porte une étiquette d'ingratitude que chaque contre-performance ravive. La résilience médiatique en Italie ne ressemble à aucune autre en Europe — elle est viscérale, passionnelle, et elle sait aller chercher très loin dans les archives pour nourrir un réquisitoire.
Historiquement, les grandes nations du football traversent des cycles. L'Allemagne a sombré en 2018 avant de se reconstruire laborieusement. La France a connu ses propres nuits noires — 2002, la désintégration complète d'une équipe championne du monde. Mais l'Italie, elle, cumule les traumatismes sans sembler trouver le fil qui lui permettrait de se réinventer. Le football de formation transalpin reste parmi les plus solides d'Europe, les clubs italiens reviennent en force sur la scène continentale, et pourtant la sélection nationale tourne à vide. Ce paradoxe est le vrai sujet — Donnarumma n'en est que le symptôme le plus visible.
Spalletti au pied du mur, une fédération dos à la mer
Luciano Spalletti ne peut pas simplement hausser les épaules et invoquer la malchance. Deux ans après sa nomination, le bilan est catastrophique : une élimination en huitièmes de finale de l'Euro 2024 et désormais une absence au Mondial 2026 qui se jouera aux États-Unis, au Canada et au Mexique — sur un continent où la visibilité commerciale du football européen est devenue un enjeu stratégique majeur. Rater ce Mondial-là, avec ses ambitions d'expansion du marché nord-américain, c'est une faute sportive et économique que la Fédération italienne de football va peser longtemps.
La question du futur sélectionneur va inévitablement resurgir. Spalletti a construit sa réputation sur le travail de club — Naples, l'Inter, la Roma — et sa méthode semble se heurter aux spécificités d'une sélection nationale où le temps de travail est compté et où les individualités fortes ont tendance à résister à toute contrainte systémique. Donnarumma, justement, est de ceux-là.
Reste à savoir si le portier du PSG survivra à cette tempête avec son statut intact. À 26 ans, il a encore le temps de réécrire une partie du récit. Dino Zoff avait été critiqué avant de soulever le trophée en 1982. Le football a cette capacité à offrir des rédemptions spectaculaires — mais seulement à ceux qui restent debout. L'Italie, elle, devra attendre 2030 pour rejouer sa place dans l'histoire. Quatre ans de purgatoire supplémentaires pour une génération qui rêvait de prouver que 2018 n'était qu'un accident.