Après les incidents racistes du match Espagne-Égypte à Barcelone, la FIFA peut sanctionner la Roja, tenue responsable de son propre public.
Mardi soir à Barcelone, dans l'enceinte du Montjuïc, quelque chose s'est brisé. Pendant le match amical opposant l'Espagne à l'Égypte, une partie des tribunes a entonné des chants racistes et islamophobes ciblant les joueurs égyptiens. Pas une poignée d'individus isolés dans un coin de kop — un phénomène suffisamment audible pour déclencher un tollé international et mettre la Fédération espagnole de football face à une question qu'elle aurait préféré ne jamais avoir à gérer : que risque-t-elle vraiment ?
La FIFA sort l'arsenal : du match à huis clos à l'amende record
Le droit disciplinaire de la FIFA est, sur ce terrain précis, d'une clarté redoutable. Le Code disciplinaire de l'instance, dans son article 13, pose un principe simple et brutal : une fédération est responsable du comportement de ses supporters. Ce n'est pas une nuance, c'est une règle cardinale. Peu importe que la fédération espagnole ait condamné les faits dans la foulée — et elle l'a fait, promptement —, la responsabilité objective ne disparaît pas avec un communiqué.
Concrètement, la FIFA peut prononcer plusieurs types de sanctions. Un match à huis clos, partiel ou total, est l'arme la plus visible — celle qui frappe dans l'imaginaire collectif. Une amende financière peut accompagner la mesure. Dans les cas les plus graves, des points peuvent être retirés, voire une équipe exclue d'une compétition. Pour un match amical, le dernier scénario relève davantage du droit théorique que de la pratique réelle, mais le précédent existe : en 2020, la Bulgarie avait écopé d'un match à huis clos et d'une amende après des incidents racistes contre l'Angleterre.
La FIFA a ouvert une procédure d'investigation, comme elle le fait systématiquement depuis que les projecteurs des grandes ONG antiracistes — Kick It Out, Football Against Racism in Europe — scrutent chaque incident. Le délai d'instruction peut s'étirer sur plusieurs semaines, mais la direction est connue. La Roja n'en est pas à son premier avertissement sur le sujet, ce qui ne plaide pas en sa faveur.
L'Espagne n'est pas la Bulgarie, mais l'histoire du racisme dans les stades ibériques est longue
Il serait commode de traiter cet incident comme un accident de parcours dans l'histoire d'une sélection qui fait figure de modèle d'intégration — l'équipe d'Espagne championne du monde 2010 incarnait une certaine idée du collectif multiculturel. Commode, mais malhonnête. Les stades espagnols portent des cicatrices que ni les succès de la Roja ni le travail des institutions n'ont réussi à refermer complètement.
En 2004 déjà, Luis Aragonés, sélectionneur national à l'époque, avait motivé Joseba Etxeberria en utilisant une insulte raciste visant Thierry Henry. L'affaire avait secoué le football européen. En 2014, des joueurs du Real Madrid comme Marcelo et Pepe avaient signalé des comportements discriminatoires dans des stades de Liga. La même année, le joueur du FC Barcelone Dani Alves — aujourd'hui sous d'autres projecteurs, pour d'autres raisons — avait vu une banane lui être jetée depuis les tribunes lors d'un déplacement à Villarreal. Sa réponse, manger la banane, était devenue virale.
Ce qui s'est passé à Barcelone mardi n'est donc pas un surgissement inexpliqué. C'est la résurgence d'un problème structurel que le football espagnol, comme la plupart des grandes nations du ballon rond, n'a pas résolu. La différence, cette fois, c'est l'identité de la victime : une sélection nationale arabe et musulmane, dans un contexte géopolitique mondial où chaque acte islamophobe prend une résonance particulière.
Selon les données de l'association Facing Racism in Football, l'Espagne a enregistré plus de 40 incidents racistes dans ses stades professionnels au cours des cinq dernières saisons, plaçant la Liga parmi les championnats européens les plus touchés. Un chiffre probablement sous-estimé, comme tous les chiffres dans ce domaine, en raison du défaut systématique de signalement.
Pour la Roja, l'enjeu dépasse largement une sanction de la FIFA
Une amende, un huis clos — voilà ce qui attend probablement la Fédération espagnole à l'issue de la procédure disciplinaire. Ni la fin du monde ni une punition à la hauteur du message envoyé aux joueurs égyptiens qui évoluaient ce soir-là. Mais la vraie question n'est pas comptable.
L'Espagne accueille la Coupe du monde 2030, en co-organisation avec le Portugal, le Maroc — symbole s'il en est — et, pour les matches du centenaire, l'Uruguay, l'Argentine et le Paraguay. Un mondial en partie organisé au Maroc, après une soirée d'islamophobie dans un stade espagnol : le calendrier du football a parfois une façon cruelle d'ironiser. La FIFA, qui est aussi un acteur commercial avant d'être un gendarme moral, aura à cœur de ne pas laisser traîner cette image.
Pour Luis de la Fuente, le sélectionneur, la priorité sera d'abord sportive — qualifier son équipe, préparer les échéances. Mais il sait, comme la fédération le sait, que chaque incident de ce type coûte quelque chose qui ne se mesure pas en euros ni en points retirés. Il coûte en crédibilité, dans un pays où la sélection nationale reste l'un des rares espaces symboliques de cohésion collective.
La sanction de la FIFA, quand elle tombera, fera l'effet d'un coup de tonnerre médiatique pendant 48 heures puis sera avalée par le flux de l'actualité. Ce qui durera, en revanche, c'est la question posée à tout un écosystème : peut-on construire un football espagnol réellement inclusif d'ici 2030, ou continuera-t-on à gérer les scandales à coup de communiqués bien tournés ? La Coupe du monde comme horizon rend la réponse urgente. Et visible.