Parti de Marseille dans l'indifférence, Jonathan Rowe s'épanouit à Bologne et livre un témoignage sans filtre sur De Zerbi, Rabiot et ses mois compliqués à l'OM.
Il aurait pu partir en silence, ranger ses crampons marseillais dans un sac et ne plus jamais en parler. Jonathan Rowe a choisi l'inverse. L'ailier anglais, qui a vécu une expérience pour le moins turbulente à l'Olympique de Marseille, s'est confié sans langue de bois sur ses mois provençaux, sur la relation avec Roberto De Zerbi, sur la cohabitation avec Adrien Rabiot, et sur ce qui l'a finalement conduit à traverser les Alpes pour rejoindre Bologne. Un témoignage brut, parfois cru, qui en dit long sur le vestiaire marseillais de cette période et sur les coulisses d'un club qui, malgré ses ambitions affichées, a visiblement du mal à gérer certains profils.
Le Vélodrome comme miroir grossissant de ses doutes
Rowe débarque à Marseille avec un bagage solide. À Norwich City, en Championship anglais, il avait fait suffisamment parler de lui pour que l'OM daigne sortir le chéquier. Vif, direct, capable d'éliminer son adversaire en un contre-un, il semblait tailor-made pour le pressing frénétique prôné par De Zerbi. Sur le papier. Parce que sur le terrain du Vélodrome, la réalité a vite été toute autre.
Le technicien italien, arrivé à Marseille avec une réputation de génie du jeu positionnel forgée à Brighton, n'a visiblement pas su — ou pas voulu — intégrer Rowe dans son système. L'ailier n'a disputé que quelques apparitions significatives, cantonnées à des bribes de matchs qui ne lui ont jamais laissé le temps de s'exprimer. Et quand on sait combien De Zerbi exige d'automatismes, de confiance mutuelle et d'un apprentissage quasi philosophique de son jeu, on comprend que six mois suffisent à peine à effleurer ses attentes.
Mais Rowe ne règle pas uniquement ses comptes avec le coach. Il évoque aussi Adrien Rabiot, cadre du vestiaire, ancienne star de la Juventus et de l'équipe de France, qui a posé ses valises à Marseille avec tout le poids de son statut. La cohabitation entre un jeune loup anglais en quête de légitimité et un joueur de cette stature n'a, semble-t-il, pas généré une chaleur humaine mémorable. Sans accusations directes, Rowe laisse entendre que l'ambiance n'était pas celle d'un groupe soudé autour d'un projet commun. Dans un vestiaire, les hiérarchies invisibles font parfois plus de mal que les défaites.
Bologne, la ville qui lui a rendu le sourire et les jambes
Alors il est parti. Direction la Serie A, direction Bologne, ce club discret de l'Emilie-Romagne qui a fait sensation en se qualifiant pour la Ligue des Champions sous la houlette de Thiago Motta — avant que ce dernier ne s'en aille à la Juventus. Vinicio Italiano a repris les rênes, et Rowe a trouvé là ce qu'il cherchait depuis des mois : de la confiance, du temps de jeu, et un système dans lequel ses qualités athlétiques et son sens du dribble font sens.
Les chiffres commencent à parler pour lui. Et l'essentiel n'est pas forcément dans les statistiques brutes — bien qu'elles soient encourageantes — mais dans ce que son corps dit sur le terrain. Jonathan Rowe court à nouveau comme il aime courir, pleine balle, sans regarder par-dessus son épaule pour vérifier si le coach va le sortir à la prochaine pause. Cette liberté-là, elle ne se mesure pas en buts ou en passes décisives. Elle se lit dans les enchaînements, dans l'audace des tentatives, dans la façon dont un joueur prend des risques ou au contraire se recroqueville.
Bologne n'est pas un club qui fait les unes des magazines chaque semaine. Mais c'est précisément ce contexte de semi-anonymat sportif, loin des projecteurs permanents du Vélodrome et de ses 67 000 places presque toujours remplies, qui a permis à Rowe de respirer. Il faut parfois sortir du grand cirque pour rappeler au monde — et à soi-même — qu'on sait jouer au football.
De Zerbi face à ses contradictions, l'OM face à ses choix
Ce que raconte Rowe n'est pas anodin pour Marseille. Pas parce qu'il constitue à lui seul un contre-exemple criant de la politique sportive marseillaise, mais parce que son cas illustre une tendance qui interroge. L'OM a dépensé des sommes significatives sur le mercato pour attirer des joueurs de profil similaire — jeunes, rapides, techniques — et plusieurs d'entre eux ont vécu des expériences en demi-teinte sous la direction de De Zerbi.
Le coach toscan est un perfectionniste. Ses systèmes sont sophistiqués, ses exigences élevées, et son bilan à Brighton en Premier League reste une référence. Mais à Marseille, la pression est d'une nature différente. Ici, on ne te donne pas deux saisons pour comprendre la philosophie. La presse est là dès le premier match raté, les ultras aussi. Et dans cet environnement, la gestion humaine des joueurs en difficulté devient aussi importante que le pressing haut ou la construction depuis l'arrière.
Que Rowe ait mal vécu sa relation avec Rabiot pose une autre question, celle de la construction du groupe. L'arrivée d'un joueur de cette envergure dans un vestiaire — Rabiot avait signé libre après sa fin de contrat à la Juventus — peut être un atout considérable ou un déséquilibre silencieux. Quand les personnalités fortes mangent l'espace des autres, on ne le voit pas dans les compositions d'équipe. On le voit dans les regards, dans les séances d'entraînement, dans la façon dont un jeune joueur ose — ou n'ose pas — tenter sa chance.
Rowe a finalement osé. Pas à Marseille, mais en Italie. Et sa franchise actuelle, sa capacité à nommer ce qui n'a pas fonctionné sans tomber dans la polémique gratuite, lui donne une crédibilité que beaucoup de joueurs perdent en restant dans le silence diplomatique. Il parle parce qu'il va mieux. Et il va mieux parce qu'il a trouvé un endroit où sa valeur est reconnue à sa juste mesure. Ce n'est pas une attaque contre l'OM, c'est un constat.
Pour Marseille, la question reste entière. Comment un club de cette dimension, avec cet appétit de reconstruire quelque chose de grand, peut-il continuer à perdre des joueurs dans des conditions aussi floues ? La prochaine fenêtre de transferts sera scrutée de près. Et si De Zerbi reste aux commandes — ce qui semble être le cas — il devra peut-être adapter non seulement son jeu mais aussi sa pédagogie à la réalité d'un vestiaire marseillais, où les trajectoires humaines sont aussi complexes que les schémas tactiques sur son tableau blanc.