Champion d'Arabie saoudite la saison passée, Al-Ittihad traverse une crise sportive profonde depuis le départ de Karim Benzema. Le club de Djeddah ne reconnaît plus.
Karim Benzema est parti, et avec lui toute une aura. Ce que le Ballon d'Or 2022 représentait au-delà des buts — le prestige, la légitimité, la capacité à attirer les regards du monde entier sur un championnat encore en quête de crédibilité — Al-Ittihad le mesure aujourd'hui à ses dépens. Le club de Djeddah, champion d'Arabie saoudite en titre, est devenu en quelques mois le symbole de tout ce qui peut mal tourner quand un projet sportif repose trop sur un seul homme.
La chute d'un champion privé de son âme
Il y a un an à peine, Al-Ittihad faisait trembler les certitudes du football mondial. L'été 2023 avait été pharaonique : Karim Benzema débarquait à Djeddah en provenance du Real Madrid contre un salaire annuel estimé à 200 millions d'euros, accompagné de Fabinho et N'Golo Kanté. Le message était clair — la Saudi Pro League ne voulait plus être un simple eldorado pour fins de carrière, elle voulait faire compétition aux meilleures ligues européennes. Al-Ittihad incarnait cette ambition plus que n'importe quel autre club saoudien.
Mais l'idylle a tourné court. Benzema a quitté Djeddah à l'été 2024, après une seule saison marquée par les tensions en coulisses, des désaccords avec le staff technique et une relation avec le club bien moins idyllique que les communiqués officiels ne le laissaient paraître. Résultat des courses : le titre de champion, obtenu avant même l'arrivée du Français, n'a pas suffi à construire un vrai projet. Et quand la star est partie, le château de cartes s'est effondré.
Sportivement, la saison en cours est un désastre. Al-Ittihad végète dans le ventre mou du classement de la Saudi Pro League, loin des places qui qualifient pour la Ligue des Champions asiatique. L'effectif, pourtant toujours doté de joueurs comme Kanté — quand il est disponible — et de renforts recrutés à prix d'or, n'affiche plus aucune cohérence collective. Les résultats s'enchaînent laborieusement, les défaites se multiplient face à des adversaires qui n'auraient jamais osé espérer battre le champion en titre il y a encore dix-huit mois.
La direction sportive du club n'a pas trouvé la formule pour compenser le vide laissé par Benzema. Non pas uniquement en termes de buts — quoique ses 8 réalisations en 23 matchs de championnat lors de sa seule saison complète restent modestes pour un joueur de son calibre — mais surtout en termes d'identité. Benzema, c'était une marque, une caution de sérieux, un argument massue face aux sceptiques. Sans lui, Al-Ittihad redevient un club riche parmi d'autres clubs riches, sans narratif particulier.
- 200 millions d'euros annuels : le salaire estimé de Benzema à son arrivée à Al-Ittihad en 2023
- 1 seule saison complète : la durée effective du passage de Benzema à Djeddah
- Classement actuel : Al-Ittihad stagne dans le ventre mou de la Saudi Pro League, loin des deux premières places
- 3 recrues majeures en 2023 : Benzema, Kanté, Fabinho — un investissement colossal pour un retour sportif décevant
Ce que la débâcle d'Al-Ittihad révèle sur le projet saoudien
La crise d'Al-Ittihad n'est pas qu'un accident de parcours. Elle pose une question bien plus large sur la stratégie du football saoudien dans son ensemble. Le modèle adopté depuis 2023 — acheter les plus grands noms du football mondial, quitte à les arracher à leurs clubs en pleine saison ou en fin de contrat — a produit des audiences mondiales et une visibilité inédite. Mais il n'a pas nécessairement construit des équipes compétitives sur la durée.
Al-Hilal avec Neymar, Al-Nassr avec Cristiano Ronaldo, Al-Ittihad avec Benzema : à chaque fois, le club a grandi dans l'ombre d'une icône. Et quand l'icône vacille — blessures, désaccords, départ — c'est toute la structure qui se retrouve exposée. Al-Ittihad en est aujourd'hui la démonstration la plus criante. Le club de Djeddah n'a pas réussi à construire une ossature tactique solide, une identité de jeu reconnaissable, ni même une dynamique de groupe capable de s'émanciper d'une seule personnalité.
Les supporters, eux, ne s'y trompent pas. Sur les réseaux sociaux, les moqueries pleuvent. Les comptes de fans saoudiens, qui célébraient il y a à peine un an l'arrivée de la star française avec des vidéos en millions de vues, commentent désormais les matchs avec une ironie mordante. Dans les tribunes du King Abdulaziz Sports City Stadium, l'ambiance a changé. La désillusion est palpable. On attendait une dynasty, on a eu une parenthèse.
Il serait injuste, cependant, de tout mettre sur le dos du départ d'un seul joueur. Les décisions de recrutement post-Benzema ont été critiquées, les choix d'entraîneur discutables, et la gestion des vestiaires — souvent évoquée en filigrane dans les médias saoudiens — semble chaotique. Le vrai problème d'Al-Ittihad est structurel, et il ne se résoudra pas avec un nouveau chèque en blanc sur le marché des transferts.
Pour autant, écrire prématurément la nécrologie du projet saoudien serait une erreur. La Saudi Pro League reste l'un des championnats les mieux financés au monde, avec un fonds Public Investment Fund dont les ambitions dépassent largement le cadre du football. Les dirigeants saoudiens ont montré par le passé qu'ils savaient rebondir vite, très vite, et que l'argent pouvait effacer les cicatrices sportives en un mercato. La question n'est pas de savoir si Al-Ittihad va recruter un nouveau grand nom — elle est de savoir s'il a enfin compris qu'un nom seul ne fait pas une équipe. La prochaine fenêtre de transferts sera révélatrice. Pas du niveau du recrutement. De la maturité du projet.