Javier Tebas relance son projet fou de délocaliser des matchs de Liga hors d'Espagne. Le Maroc serait la prochaine cible, dans la foulée du Mondial 2030.
Javier Tebas a la mémoire longue et l'entêtement des grands. En 2019, son projet de faire jouer Villarreal contre le FC Barcelone à Miami s'était fracassé sur le veto de LaLiga Players — le syndicat des joueurs espagnols — et sur l'indignation d'une partie du football européen. Cinq ans plus tard, le président de la Liga n'a rien désappris. Il repart à l'assaut, et cette fois, il regarde vers le sud. Vers le Maroc. Le timing n'est pas anodin : avec le Mondial 2030 co-organisé par l'Espagne, le Portugal et le Maroc qui se profile à l'horizon, la traversée du détroit de Gibraltar prend des allures de stratégie commerciale à très long terme.
Pourquoi le Maroc, et pourquoi maintenant ?
On pourrait croire au hasard géographique. Ce serait mal connaître Tebas, homme de dossiers autant que de coups d'éclat. Le Maroc n'est pas sorti d'un chapeau. Le royaume chérifien compte plus de 37 millions d'habitants, dont une frange significative de supporters acharnés du Real Madrid, du FC Barcelone ou de l'Atlético de Madrid. La Liga y est suivie avec une ferveur qui ferait rougir certaines villes espagnoles de deuxième division. Additionner cette base de fans à la dynamique générée par la Coupe du monde 2030 — dont Casablanca et Rabat accueilleront plusieurs rencontres — relève d'une logique de marché implacable.
Il y a aussi un précédent qui compte. La NFL joue des matchs de saison régulière à Londres depuis 2007, à Munich depuis 2022 et à São Paulo depuis 2024. La NBA pose régulièrement ses valises à Paris, Mexico City ou Tokyo. Le sport américain a démontré qu'on pouvait vendre de l'authenticité de franchise tout en jouant à des milliers de kilomètres du berceau originel. Tebas veut faire pareil. La résistance culturelle européenne au concept est réelle, mais elle s'érode. Et le président de la Liga le sait.
Le projet marocain bénéficierait en outre d'une infrastructure qui monte en gamme à vitesse accélérée. Le grand stade de Casablanca, dont la capacité devrait avoisiner les 115 000 places à l'horizon 2030, deviendrait le plus grand stade du monde. Organiser un Atlético-Séville ou un Athletic Bilbao-Betis dans une enceinte pareille, c'est de la mise en scène autant que du football.
Quels obstacles se dressent encore entre ce projet et la réalité ?
Le souvenir de Miami hante encore les couloirs de la Liga. L'annulation de Villarreal-Barcelone avait été une humiliation publique pour Tebas, contraint de reculer sous la pression conjuguée du syndicat des joueurs, de la Fédération espagnole et de l'UEFA elle-même, qui avait jugé le projet contraire aux statuts du football européen. L'accord passé à l'époque avec Relevent Sports avait pourtant été négocié pendant des mois, preuve que les obstacles institutionnels peuvent saborder même les plans les mieux ficelés.
Aujourd'hui, la donne réglementaire n'a pas fondamentalement changé. L'UEFA reste protectrice du principe selon lequel les championnats nationaux se jouent sur le territoire national. La FIFA, elle, a ses propres ambiguïtés sur le sujet — elle a soutenu des compétitions de clubs dans des formats hybrides, mais n'a jamais officiellement validé la délocalisation de matchs de ligue. Pour Tebas, contourner ces deux instances simultanément relève du slalom entre des poteaux qui se resserrent.
Côté joueurs, la question des déplacements supplémentaires en pleine saison reste explosive. Les syndicats européens, et la FIFPro en tête, ont fait de la surcharge du calendrier leur bataille principale depuis plusieurs années. Demander à des joueurs de traverser la Méditerranée un jeudi pour jouer un dimanche, puis de rentrer préparer une rencontre de Ligue des champions le mercredi suivant, c'est s'exposer à une fronde sociale qui dépasse largement le cadre ibérique.
Reste enfin la question politique, plus subtile. Le Maroc entretient des relations complexes avec l'Espagne — la crise migratoire de 2021, les tensions sur le Sahara occidental, les allers-retours diplomatiques de ces dernières années. Organiser des matchs de Liga à Rabat ou Casablanca, c'est aussi faire un geste diplomatique que tous les acteurs politiques espagnols ne soutiendraient pas forcément avec le même enthousiasme.
Quel modèle économique peut justifier une telle prise de risque ?
La Liga génère aujourd'hui environ 4,2 milliards d'euros de revenus annuels, un chiffre qui la place derrière la Premier League anglaise mais devant la Bundesliga et la Serie A. Pourtant, Tebas sait que l'écart avec l'Angleterre se creuse, alimenté par des droits TV domestiques britanniques astronomiques et une présence internationale que la Premier League a su monétiser bien avant ses concurrents continentaux. La délocalisation de matchs, dans cet esprit, est moins un gimmick qu'un levier de rattrapage.
Le modèle est simple sur le papier. Un match joué à Casablanca génère des revenus billetterie locaux, des droits de diffusion supplémentaires négociés avec des chaînes africaines et moyen-orientales, et surtout une visibilité de marque que ne peut pas acheter un simple partenariat commercial. Pour les clubs concernés — les plus grands, forcément, puisque personne ne déplacerait Grenade ou Almería —, c'est aussi l'opportunité d'activer leurs bases de fans sur un continent où la passion pour leur maillot n'a rien à envier à la Péninsule.
L'Afrique subsaharienne entre aussi dans l'équation. Un match joué au Maroc est un match diffusé dans toute la francophonie africaine, dans le Maghreb, au Moyen-Orient. La Liga revendique 2,8 milliards de téléspectateurs dans le monde, mais sa pénétration commerciale sur le continent africain reste sous-exploitée comparée à sa popularité réelle. C'est là que réside peut-être l'argument le plus solide du projet de Tebas — non pas le stade en lui-même, mais ce qu'il représente comme signal d'activation d'un marché.
Le chantier reste ouvert, les négociations informelles. Mais l'histoire du sport business enseigne une chose : les projets que tout le monde juge impossibles finissent souvent par se réaliser, avec cinq à dix ans de retard sur le calendrier initial. Tebas, qui a déjà survécu à ses propres échecs, semble avoir intégré cette patience comme une méthode. Si le Maroc dit oui, si l'UEFA trouve un accommodement et si les joueurs ne bloquent pas, un soir de 2027 ou 2028, il se pourrait bien qu'un match de Liga résonne sous les étoiles de Casablanca. Ce serait une petite révolution. Et Tebas serait le premier à le faire savoir.