Marcus Thuram a publié des photos dossier de la tournée américaine des Bleus. Dembélé en pantalon XXL, Camavinga au bonnet rose : le vestiaire se lâche.
Il y a une tradition aussi vieille que les vestiaires eux-mêmes : celui qui tient l'appareil photo tient le pouvoir. Marcus Thuram a visiblement bien assimilé la leçon. Au lendemain de la victoire de l'équipe de France face à la Colombie dimanche soir en Virginie — 3-1, un score propre pour un match de préparation qui laisse entrevoir un groupe dans la bonne dynamique à deux ans du Mondial 2026 —, l'attaquant de l'Inter Milan a sorti ses archives. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que sa galerie ressemble davantage à un album de classe qu'à un book de communication institutionnelle.
Le fils de Lilian Thuram devient le photographe officieux des vestiaires
Ousmane Dembélé immortalisé dans un pantalon XXL qui lui mange la silhouette — lui dont l'élégance balle au pied n'a d'égal que son rapport parfois chaotique à l'esthétique vestimentaire. Eduardo Camavinga coiffé d'un bonnet rose qui aurait pu sortir d'un tournage de téléréalité nordique. Marcus Thuram, malicieux comme un gamin qui vient de dérober le journal intime de son grand frère, a balancé tout ça sur ses réseaux sociaux avec une désinvolture calculée.
Ce genre de séquence dit beaucoup sur l'état d'esprit d'un groupe. On se souvient que l'équipe de France de 1998 avait cette capacité à rire d'elle-même dans les coulisses — Barthez et ses blagues, Desailly et ses imitations — tout en produisant un football d'une rigueur absolue sur le terrain. Le relâchement maîtrisé, c'est souvent le signe d'un collectif qui se fait confiance. Rien de tel qu'un cliché compromettant partagé publiquement pour mesurer la température d'un vestiaire : si Dembélé et Camavinga rient de ces photos, c'est que la hiérarchie du groupe est suffisamment solide pour absorber ce genre de chambrage sans que personne ne se crispe.
Thuram fils n'est pas étranger à ce rôle. Depuis qu'il a intégré définitivement le groupe de Didier Deschamps — pardon, de la nouvelle ère qui se dessine —, il s'est imposé non seulement comme un attaquant de haut niveau mais comme un personnage. Un type qui parle, qui pense, qui photographie. Son père avait marqué les esprits par sa parole engagée. Lui marque les mémoires par un sens du timing comique assez redoutable.
Une tournée américaine qui ressemble à une répétition générale
Ce déplacement aux États-Unis n'est pas anodin dans la chronologie bleue. La Coupe du monde 2026 se jouera en Amérique du Nord — États-Unis, Canada, Mexique —, et les Bleus commencent à apprivoiser le terrain, au sens littéral du terme. Jouer près de Washington en juin 2025, c'est déjà planter un décor, se familiariser avec la chaleur, les stades, les horaires décalés. Tout ce que les grandes nations du football ont appris à leurs dépens : on ne débarque pas dans un fuseau horaire nouveau en quart de finale sans l'avoir préparé.
Les Français ont battu la Colombie 3-1, une équipe qui n'est pas un faire-valoir — rappelons que James Rodríguez et ses coéquipiers avaient réalisé une Copa América solide en 2024, atteignant le dernier carré. Cette victoire rassure sans emballer, ce qui est exactement ce qu'on attend d'un match de préparation bien géré. On teste, on tourne les rotations, on observe les jeunes pousses et on rentre à l'hôtel sans blessé grave. Mission accomplie.
Ce que Thuram a documenté avec son téléphone, c'est aussi cette parenthèse particulière que représente une tournée loin de l'Europe. Le temps se dilate différemment lors des déplacements transatlantiques. On joue aux cartes dans les couloirs d'hôtel, on explore les villes en petit groupe, on développe des liens que les regroupements express à Clairefontaine ne permettent pas. Zinédine Zidane racontait que la tournée estivale de 1997 avait été décisive dans la construction des automatismes qui allaient mener au titre mondial. Les contextes changent, les hommes aussi, mais le principe demeure.
Quand les réseaux sociaux réécrivent la mythologie du vestiaire
La vraie nouveauté dans tout ça, c'est évidemment la vitesse et la surface de diffusion. Avant, ces photos circulaient entre joueurs sur un téléphone, finissaient au mieux dans un livre de souvenirs édité dix ans après. Maintenant, en quelques minutes, la scène du bonnet rose de Camavinga devient un moment partagé avec des millions de personnes. Le vestiaire est devenu poreux, et les joueurs eux-mêmes ont décidé d'en être les auteurs plutôt que les victimes.
Eduardo Camavinga, 22 ans, habitué aux grandes scènes avec le Real Madrid — trois Ligue des champions au compteur, excusez du peu —, sait pertinemment ce qu'implique de laisser Thuram mitrailler. C'est un choix. Comme Ousmane Dembélé a accepté que son pantalon hors-taille fasse le tour du web. Cette génération de Bleus a grandi avec les réseaux, elle les utilise avec une fluidité que les anciens observent parfois avec une légère perplexité. Deschamps, lui, a toujours eu le pragmatisme de ne pas lutter contre les évolutions culturelles de ses joueurs du moment qu'elles ne nuisent pas au collectif.
Et à voir le score de dimanche, elles ne nuisent pas. 3-1 contre la Colombie, une ambiance apparemment détendue dans le groupe, des images qui humanisent des stars souvent perçues comme inaccessibles : il y a une cohérence dans tout ça. Une équipe qui sait rigoler le soir de son arrivée peut aussi se transformer en bloc imperméable le soir d'un match couperet. C'est même souvent ainsi que fonctionnent les grands groupes.
Reste à savoir si Marcus Thuram aura la sagesse de garder quelques clichés pour lui jusqu'en juillet 2026. Ou si, médaillé d'or, il sortira les archives définitives d'une campagne mondiale vue de l'intérieur. Ce serait, dans tous les sens du terme, la photo parfaite.