Nommé en septembre 2023 pour éteindre l'incendie marseillais, Gennaro Gattuso n'aura tenu que cinq mois sur le banc de l'Olympique de Marseille.
Il y a quelque chose de presque beckettien dans cette histoire. Un homme arrive pour réparer ce que d'autres ont cassé, résiste quelques mois à la tempête, puis disparaît sans vraiment laisser de traces dans le marbre. Gennaro Gattuso, champion du monde 2006, double vainqueur de la Ligue des champions avec le Milan AC, aura donc été l'un des épisodes les plus courts et les plus étranges de l'histoire récente de l'Olympique de Marseille. Nommé le 27 septembre 2023, parti en février 2024 : cinq mois, à peine le temps d'apprendre les paroles de l'hymne.
L'homme du dernier recours, jeté dans les braises marseillaises
Pour comprendre ce que Pablo Longoria attendait de Gattuso, il faut replonger dans le chaos de l'automne 2023. L'OM vient de vivre l'une de ses crises les plus violentes — et c'est peu dire dans une ville où la tension entre le club et ses ultras est presque un sport en soi. La réunion entre les dirigeants et les groupes de supporters a dégénéré, des joueurs ont été pris à partie, et Marcelino, l'entraîneur espagnol, a claqué la porte après à peine neuf semaines de mandat. Un record d'impermanence même pour Marseille.
Longoria, président aussi habile en recrutement qu'il est parfois lisible dans ses impulsions, a alors choisi un profil précis : un homme de caractère, capable d'imposer une autorité immédiate dans un vestiaire déboussolé. Gattuso, c'est exactement ça sur le papier. L'ex-milieu de terrain était connu pour avoir mis des coups de coude à Titus Bramble et des mots cinglants à José Mourinho, mais aussi pour avoir construit, en tant que technicien, des équipes compactes et difficiles à manœuvrer. Son passage au Napoli entre 2019 et 2021 avait convaincu beaucoup de monde — huitième de finale de Ligue des champions, une Coupe d'Italie dans la poche. Puis était venu le chaos chez Valence, une prise de poste avortée à la Fiorentina à cause de pression politique, et un passage en Arabie Saoudite à Al-Shabab. Un CV de guerrier, mais avec des cicatrices.
À Marseille, le contexte était inédit même pour lui. Le Vélodrome affichait régulièrement plus de 60 000 spectateurs, la pression médiatique était permanente, et le vestiaire mélangeait des individualités coûteuses à des jeunes joueurs perdus dans la tourmente. Gattuso a posé ses valises dans ce tourbillon avec la conviction que son identité — pressing, intensité, collectif — allait faire le travail. Elle ne l'a pas fait assez vite.
Quand l'intensité ne suffit plus à éteindre les doutes
Les premières semaines ont soulevé un espoir relatif. L'équipe a semblé retrouver un minimum de solidité défensive, une colonne vertébrale. Gattuso parle peu français, communique par le biais d'un interprète, mais son langage corporel sur le banc — bras croisés, mâchoire serrée, regard de punisher — impose une forme de respect instinctif. Il y avait quelque chose de rassurant dans sa présence physique, comme si l'OM avait recruté non pas un entraîneur mais un pare-feu humain.
Sauf que le football ne se joue pas uniquement sur les perceptions. Les résultats ont suivi une trajectoire en dents de scie, insuffisante pour remettre le club dans le sillage des places européennes avec l'ambition qui est celle de l'institution. L'OM de 2023-2024 n'était pas le Napoli de 2019 — les caractères, les profils, la culture du vestiaire étaient différents. Et Gattuso, habitué à travailler dans un cadre stable avec des joueurs qu'il avait lui-même façonnés, s'est retrouvé à gérer l'héritage d'une saison déjà fracturée avant même son arrivée.
La comparaison avec Marcello Lippi s'impose presque naturellement — pas pour les résultats, mais pour la trajectoire symbolique. Lippi aussi avait semblé trop grand pour un contexte trop instable, à la Juventus d'abord puis chez certaines équipes nationales. Les grands noms ne sauvent pas toujours les grandes crises. Parfois, l'histoire du club avance malgré eux, pas grâce à eux.
En cinq mois, Gattuso a dirigé l'équipe lors d'une vingtaine de matches de Ligue 1 et de coupes nationales, avec un bilan qui ne lui permettait pas de prétendre à une prolongation naturelle. La rupture, en février 2024, est intervenue avec cette discrétion un peu froide qui caractérise les séparations à l'amiable — les deux parties avaient compris que l'aventure avait atteint sa limite sans avoir besoin de la formuler bruyamment.
Marseille, cimetière des certitudes italiennes
Ce qui frappe, avec du recul, c'est la répétition d'un schéma marseillais. L'OM a une capacité presque unique en Europe à transformer des figures respectées en victimes collatérales de sa propre instabilité structurelle. Avant Gattuso, il y avait eu Jorge Sampaoli — génial pendant quelques mois, chaos ensuite. Avant lui, André Villas-Boas, adoré puis lâché dans un contexte politique. Marcelino n'aura même pas duré deux mois.
Le problème de Marseille n'est pas le recrutement des entraîneurs. Longoria recrute bien, avec une vraie culture du football européen. Le problème est systémique : un club qui fonctionne sous une pression atmosphérique permanente, où chaque décision est surinterprétée, où le rapport entre les groupes de supporters et la direction peut faire basculer une saison entière en quelques heures de tension. Gattuso a eu la malchance d'arriver exactement après l'un de ces moments de bascule.
Pour l'Italien, la page marseillaise est désormais tournée. Elle laisse quelques questions ouvertes sur la suite de sa carrière d'entraîneur — à 46 ans en 2024, il a encore le temps de construire un projet solide ailleurs, dans un contexte moins volcanique. Mais elle interroge surtout sur ce que l'OM veut vraiment être. Un club capable de retenir ses entraîneurs assez longtemps pour construire quelque chose de durable, ou un théâtre permanent où les protagonistes changent trop vite pour qu'une pièce aille jusqu'à son dénouement ? La réponse conditionnera tout le reste — le retour en Ligue des champions, la capacité à fidéliser des joueurs de niveau international, la crédibilité retrouvée sur la scène européenne. Gattuso n'aura pas résolu cette question. Il en aura simplement illustré la profondeur.