Le président du Sénat italien Ignazio La Russa a publiquement évoqué José Mourinho pour diriger la Nazionale. Une sortie qui dit beaucoup sur la profondeur de la crise du football italien.
Quand le deuxième personnage de l'État italien se met à parler football sur une radio nationale, c'est rarement bon signe pour le football italien. Invité de l'émission Un giorno da pecora sur Radio 1, Ignazio La Russa, président du Sénat et figure historique de la droite transalpine, a lâché le nom de José Mourinho comme possible sélectionneur de la Nazionale. Une sortie en apparence anodine, presque humoristique dans son format, mais qui révèle en creux l'ampleur du désarroi qui saisit le football italien depuis plusieurs mois. Quand les politiques proposent des entraîneurs, c'est que les techniciens ont épuisé leurs réponses.
La Russa, Mourinho et le symptôme d'une Italie du football à bout de souffle
La scène a quelque chose d'à la fois cocasse et révélateur. Un président de chambre haute, dans une émission de divertissement, propulse le nom d'un entraîneur portugais — actuellement sans club depuis son départ de l'AS Roma en janvier 2024 — comme solution miracle pour une sélection nationale en pleine déroute identitaire. José Mourinho, 61 ans, reste une figure colossale du football continental : deux Ligues des champions, neuf championnats nationaux dans quatre pays différents, et une connaissance intime du calcio forgée lors de ses années à l'Internazionale Milano, dont le titre en Serie A en 2010 reste gravé dans la mémoire collective transalpine.
Mais la Nazionale n'est pas un club. Et l'histoire des sélections nationales confiées à des techniciens étrangers, en Italie, reste un tabou culturel profond, quasi constitutionnel dans l'imaginaire du football azzurro. La sortie de La Russa, qu'il faut évidemment replacer dans le contexte d'une émission radiophonique légère, n'en traduit pas moins une réalité dure : l'Italie ne sait plus vers qui se tourner.
Luciano Spalletti, en poste depuis l'été 2023, paie au prix fort l'humiliation de l'Euro 2024 — une élimination dès les huitièmes de finale face à la Suisse, 2-0, sans résistance ni identité de jeu. La question de sa succession agite les couloirs de la Federcalcio depuis des semaines, même si aucune décision officielle n'a été annoncée. Dans ce vide communicationnel, les noms fusent, les tribunes s'enflamment, et les personnalités publiques s'autorisent des projections qui, en temps normal, resteraient cantonnées aux discussions de vestiaires ou de cafés.
Une Nazionale en crise structurelle depuis plus d'une décennie
Pour comprendre pourquoi le nom de Mourinho peut même circuler dans ce débat, il faut remonter à une fracture plus ancienne que la seule défaillance de l'Euro allemand. L'Italie n'a pas participé à deux Coupes du monde consécutives — 2018 et 2022 — une première absolue dans l'histoire d'une nation qui compte quatre titres mondiaux. Le traumatisme du barrage perdu face à la Macédoine du Nord en mars 2022 a laissé des cicatrices profondes dans le tissu même du football transalpin.
La victoire à l'Euro 2021, pourtant éclatante et collective sous Roberto Mancini, n'a pas suffi à masquer les problèmes structurels : un vivier de joueurs formés localement en constante érosion, une Serie A qui peine à retrouver son statut de championnat référence en Europe, et une incapacité chronique à produire des milieux de terrain capables d'imposer un style de jeu au niveau international. La formation est en crise, les clubs investissent massivement sur des joueurs étrangers, et la filière nationale s'en trouve mécaniquement appauvrie.
Mancini lui-même, après avoir conduit l'Italie à ce titre européen inattendu, avait claqué la porte en août 2023 pour rejoindre — surprise — l'Arabie Saoudite et sa sélection nationale, laissant la Federcalcio dans une position délicate. Spalletti, nommé dans la foulée, héritait d'un chantier plus profond que son bilan en club — brillant à Naples, où il avait décroché le Scudetto en 2023 après 33 ans d'attente — ne pouvait le laisser présager.
Mourinho en sélectionneur : scénario improbable ou piste sérieuse ?
Revenons au cœur de la rumeur. José Mourinho prendrait-il la tête d'une sélection nationale ? L'hypothèse mérite qu'on s'y arrête, même brièvement, car elle dit quelque chose de la trajectoire du technicien lusitanien lui-même. Après son départ de la Roma — club qu'il avait conduit à la victoire en Conference League en 2022, premier titre européen du club depuis 1961 — Mourinho a rejoint Fenerbahçe en Turquie, où il officie depuis l'été 2024. Il n'est donc pas sans club, contrairement à ce que la rumeur italienne pouvait laisser entendre dans sa version la plus simplifiée.
Mourinho a toujours publiquement affiché son ambition de diriger une sélection nationale en fin de carrière. Il l'a répété dans plusieurs interviews au fil des années. Mais l'Italie ? Et maintenant ? Le profil ne colle pas immédiatement : un technicien étranger, à la culture tactique hybride, dans un pays où la fierté nationale est intimement liée à l'identité de son football. La Federcalcio, institution conservatrice s'il en est, prendrait un risque politique considérable en empruntant cette voie.
Ce qui est certain, en revanche, c'est que la sortie d'Ignazio La Russa, même formulée sur le ton de la boutade, a eu le mérite d'amplifier un débat que les instances auraient préféré garder feutré. En moins de 48 heures, les médias italiens se sont saisis de l'information, les anciens internationaux ont pris position, et la Federcalcio a été contrainte de réagir indirectement. Le nom de Mourinho, avec toute la charge symbolique qu'il porte en Italie, a fonctionné comme un catalyseur.
La vraie question qui se pose au-delà de cette agitation médiatique est celle-ci : l'Italie est-elle prête à envisager une révolution de méthode pour sa sélection, quitte à bousculer ses certitudes les plus ancrées ? Si Mourinho reste une hypothèse improbable à court terme, le simple fait qu'elle soit discutée au plus haut niveau de l'État dit quelque chose d'essentiel sur l'urgence ressentie. Le prochain cycle de qualification pour la Coupe du monde 2026 sera un test décisif — et la Federcalcio sait que trois absences consécutives en Mondial constitueraient une catastrophe culturelle sans précédent pour le pays du calcio.