La légende de la Juventus Alessandro Del Piero monte au créneau après la défaite italienne en Bosnie. Ses mots sont durs, et ils font mouche.
« On ne peut pas accepter ça. » Alessandro Del Piero n'a pas cherché ses mots longtemps. À 51 ans, l'ancienne idole de la Juventus de Turin et pilier des deux dernières décennies de la Nazionale a choisi de briser le silence qui, en Italie, commençait à ressembler à une résignation collective. La défaite en Bosnie-Herzégovine, à Zenica, continue de hanter les couloirs de la Fédération italienne de football — et désormais, elle hante aussi les plateaux où Del Piero s'exprime avec la franchise de celui qui a tout connu : les Coupes du monde, les disgrâces, les renaissances.
Zenica, ou le degré zéro d'un football qui s'interroge
Il faut rappeler le contexte pour mesurer l'ampleur du choc. L'Italie s'est inclinée à Zenica contre une équipe bosnienne qui, sur le papier, ne figurait pas parmi les prétendants sérieux à une qualification pour la prochaine grande compétition. C'est la nature même de cette défaite — sa banalité technique, son absence de réaction — qui a provoqué une onde de stupeur bien au-delà des frontières du football professionnel. En Italie, où le calcio est une religion d'État, perdre contre la Bosnie n'est pas seulement sportif : c'est presque existentiel.
Del Piero, qui suit le football depuis la retraite avec un regard aiguisé de consultant et d'ambassadeur du jeu, a visiblement décidé que le moment n'était plus à la politesse diplomatique. Ses déclarations, rapportées par plusieurs médias transalpins, pointent des dysfonctionnements qui dépassent le simple résultat d'un soir : une identité de jeu absente, une génération de joueurs qui peine à se retrouver sous le maillot bleu, et une fédération dont la gestion suscite des interrogations croissantes au sein du microcosme footballistique.
Quand la légende parle, l'institution écoute — ou devrait
Le poids de la parole de Del Piero n'est pas anodin. L'homme cumule 256 buts sous le maillot de la Juventus en Serie A sur l'ensemble de sa carrière dans le championnat italien, un titre de champion du monde en 2006 avec la Nazionale, et une aura internationale qui lui confère une légitimité rare. Quand il parle, ce n'est pas le discours d'un consultant lambda cherchant à faire le buzz : c'est celui d'un homme qui a porté cette équipe nationale sur ses épaules, qui a connu la gloire en Allemagne et qui a aussi vécu, de l'intérieur, les affres d'une institution parfois plus préoccupée par ses guerres intestines que par l'élaboration d'un projet sportif cohérent.
Sa sortie intervient dans un contexte particulièrement tendu pour la Fédération italienne — la FIGC. L'Italie reste traumatisée par sa double absence en Coupe du monde, en 2018 puis en 2022, deux humiliations historiques qui ont laissé des traces profondes dans l'identité footballistique du pays. Depuis, la reconstruction est laborieuse. Le sélectionneur Luciano Spalletti, arrivé avec un projet ambitieux après ses succès au Napoli, peine à trouver la formule. Et les résultats décevants en Ligue des Nations, puis désormais dans les qualifications, alimentent un débat national qui dépasse largement la seule tactique.
Ce que dit Del Piero — et c'est là que ses mots atteignent leur cible — c'est qu'il ne s'agit pas d'un problème de noms, mais d'un problème de système. Le vivier de talents existe, les joueurs italiens se distinguent en club, en Serie A comme dans d'autres championnats européens. Mais quelque chose se grippe au moment de l'assemblage, au moment où le maillot bleu est censé transcender les appartenances de club et créer un collectif.
Le miroir que personne ne veut regarder
Au-delà de la polémique immédiate, la sortie de Del Piero soulève une question structurelle que le football italien reporte depuis trop longtemps. La formation, la philosophie de jeu, le rapport entre les clubs et la sélection nationale : autant de sujets sur lesquels d'autres nations — l'Espagne, la France, désormais le Portugal ou même l'Angleterre — ont entrepris des réformes profondes. L'Italie, elle, continue d'avancer à tâtons, entre nostalgie du catenaccio et velléités de modernisation jamais pleinement assumées.
La Serie A elle-même traverse une période de questionnement économique sérieux. Les grands clubs italiens, Juventus en tête, ont accumulé des dettes considérables — la Vieille Dame affichait encore près de 400 millions d'euros de pertes cumulées il y a deux saisons — et peinent à rivaliser financièrement avec les mastodontes anglais ou espagnols pour attirer les meilleurs talents mondiaux. Ce décrochage économique a des répercussions directes sur l'attractivité du championnat et, en cascade, sur le niveau d'exposition et de compétition des joueurs italiens au plus haut niveau européen.
Del Piero le sait mieux que quiconque. Lui qui a refusé de quitter Turin au sommet de sa gloire, qui a choisi la fidélité à un club au détriment peut-être de quelques trophées supplémentaires, mesure ce que représente aujourd'hui l'écart entre l'image d'une Italie footballistique glorieuse et la réalité d'une institution en panne de projet. Ses mots ne sont pas ceux d'un homme aigri : ils sont ceux d'un homme qui aime profondément ce football et qui ne supporte plus de le voir se déliter sans réaction.
La vraie question, maintenant, est de savoir si cette prise de parole sera entendue ou si elle rejoindra le cimetière des déclarations enflammées oubliées dès la prochaine victoire. L'Italie joue gros dans les prochains mois : une qualification compromise, un sélectionneur sous pression, et une opinion publique qui commence à douter non plus d'un match ou d'un joueur, mais d'un système entier. Si même Del Piero, symbole de loyauté et de discrétion, hausse la voix, c'est peut-être que le moment du sursaut ne peut plus être repoussé. Le football italien a déjà su se réinventer après des catastrophes — 2006 en est la preuve éclatante. Reste à savoir qui, aujourd'hui, sera capable de porter ce chantier.