Après l'élimination de l'Italie face à la Bosnie aux tirs au but, des manifestants ont pris d'assaut le siège de la FIGC à Rome, signe d'une crise profonde du football transalpin.
Quelques heures suffisent, parfois, pour que la déception se transforme en rage. Au lendemain de l'élimination de la Nazionale face à la Bosnie-Herzégovine aux tirs au but, plusieurs dizaines de supporters italiens ont convergé vers le siège de la Fédération italienne de football (FIGC), Via Gregorio Allegri, en plein cœur de Rome, pour y semer le chaos. Vitres brisées, façade dégradée, mobilier renversé : le bâtiment qui symbolise le pouvoir footballistique transalpin a subi des dommages significatifs avant que les forces de l'ordre ne dispersent les manifestants. Une scène d'une rare violence institutionnelle, qui dit autant sur l'état du football italien que sur la fracture grandissante entre les supporters et leurs dirigeants.
Une nuit de colère qui dépasse le simple résultat sportif
On ne saccage pas un siège fédéral uniquement parce qu'on a perdu un match. La violence de ces débordements ne peut se comprendre qu'à la lumière d'une frustration accumulée, nourrie par des années de désillusions et d'un sentiment d'abandon ressenti par une partie des tifosi. La défaite aux tirs au but face à la Bosnie-Herzégovine n'est, en réalité, que le détonateur d'une explosion dont la mèche couvait depuis longtemps. Les manifestants qui se sont rassemblés dans la nuit romaine n'étaient pas simplement des hooligans à la recherche d'un prétexte — ils incarnaient une frustration collective, celle d'un pays qui se perçoit comme une grande nation du football et qui se retrouve humilié par des résultats qu'elle juge inacceptables.
Les images diffusées sur les réseaux sociaux montrent des individus forçant l'entrée du bâtiment, arrachant des enseignes, brisant des vitres. Plusieurs interpellations ont eu lieu dans la foulée de ces débordements. La FIGC, de son côté, a condamné fermement les actes de vandalisme tout en refusant, dans un premier temps, de commenter le fond sportif — une posture qui n'a fait qu'attiser les critiques.
Le football italien, une crise structurelle qui s'étire depuis 2018
Pour comprendre l'ampleur de la colère, il faut remonter au 13 novembre 2017, date de l'une des humiliations les plus cuisantes de l'histoire du football européen : la non-qualification de l'Italie pour la Coupe du Monde 2018 en Russie, après une défaite face à la Suède en barrage. C'était la première fois depuis 1958 que la Squadra Azzurra manquait un Mondial. Un traumatisme national. La victoire à l'Euro 2020 — joué en 2021 — avait offert un répit salvateur, presque une catharsis collective. Mais le nouveau fiasco en qualification a ravivé les blessures à peine cicatrisées.
La fédération présidée par Gabriele Gravina fait face à des critiques qui vont bien au-delà des résultats. La gestion des centres de formation, le déficit de jeunes talents capables de s'imposer au plus haut niveau, la dépendance structurelle à des joueurs vieillissants : les reproches sont techniques, mais aussi systémiques. L'Italie ne compte aujourd'hui que trois joueurs de moins de 23 ans évoluant régulièrement dans les cinq grands championnats européens — un chiffre qui illustre, brutalement, le retard pris dans la production de jeunes élites. Pendant ce temps, le championnat domestique, la Serie A, peine à reconquérir son lustre international, coincé entre des dettes abyssales — plusieurs clubs majeurs affichent des passifs dépassant les 500 millions d'euros — et une compétitivité sportive qui s'érode.
Cette déconnexion entre l'ambition affichée et les réalités du terrain a creusé un fossé entre les instances et une base populaire qui, elle, continue de vivre le football comme une religion d'État. La FIGC incarne, pour beaucoup, une élite dirigeante imperméable aux critiques, protégée par ses propres structures et incapable de se réformer en profondeur.
Des conséquences institutionnelles et un avenir sous pression
Le saccage du siège fédéral va inévitablement provoquer des réactions en chaîne sur le plan institutionnel. Les autorités italiennes ont d'ores et déjà annoncé l'ouverture d'une enquête pour identifier les responsables des dégradations. Plusieurs voix s'élèvent, au sein même des milieux footballistiques, pour demander des comptes à Gabriele Gravina sur sa gestion de la sélection nationale et de son staff technique.
La question de l'avenir de l'entraîneur national est désormais posée avec une acuité nouvelle. Une élimination en barrages de cet acabit, couplée à des émeutes devant le siège fédéral, crée une pression politique difficile à ignorer. La FIGC devra répondre non seulement sportive ment, mais aussi symboliquement : en montrant qu'elle a entendu le message, aussi violent et condamnable soit la forme qu'il a prise.
Sur le plan plus large, cet épisode interroge la capacité des instances sportives européennes à maintenir un lien de confiance avec leurs supporters dans un contexte de défiance généralisée envers les élites. Le football n'échappe pas à ce mouvement de fond : comme dans d'autres sphères de la vie publique, les corps intermédiaires — fédérations, ligues, comités — voient leur légitimité contestée avec une virulence croissante. La violence n'est jamais une réponse acceptable, et ceux qui ont saccagé Via Gregorio Allegri devront en répondre devant la justice. Mais la FIGC serait bien inspirée de ne pas se réfugier derrière cette condamnation morale pour éviter l'examen de conscience qui s'impose.
L'Italie du football est à la croisée des chemins. Elle peut choisir de traverser cette crise comme elle en a traversé d'autres — par le déni et la gestion des apparences — ou saisir l'occasion, aussi douloureuse soit-elle, d'une refondation sérieuse. Les prochains mois, et notamment les décisions qui seront prises sur le banc de la Nazionale et dans les bureaux de la fédération, diront dans quel sens penche réellement la balance.