La Squadra Azzurra rate une deuxième Coupe du Monde consécutive. L'Italie, quadruple championne du monde, s'enfonce dans la pire crise de son histoire.
Deux fois en huit ans. L'Italie ne sera pas au Mondial 2026, et ce chiffre à lui seul devrait faire trembler les murs de la Fédération italienne de football. Après le désastre de 2018 en Russie, la Squadra Azzurra récidive, s'écrasant une nouvelle fois aux portes de la plus grande compétition de la planète. Dans les rues de Rome, de Milan, de Naples, la stupeur a laissé place à une colère froide. Quatre titres mondiaux au palmarès, une culture footballistique sans égale en Europe — et pourtant, deux absences consécutives au rendez-vous le plus regardé sur Terre. Ce n'est plus un accident. C'est un système qui s'effondre.
Comment la nation du calcio a-t-elle pu tomber aussi bas ?
Pour comprendre l'ampleur du séisme, il faut remonter aux signaux d'alarme ignorés depuis des années. Le football italien a longtemps vécu sur ses rentes, persuadé que l'héritage de la grande difesa, des Paolo Maldini, des Fabio Cannavaro, suffirait à maintenir la Nazionale au sommet. Mais la Serie A, gangrenée par des décennies de mauvaise gestion financière, a progressivement perdu sa capacité à former et retenir les meilleurs talents européens.
Les chiffres sont implacables : moins de 30 % des joueurs évoluant en Serie A sont italiens. Un ratio qui place la première division transalpine parmi les championnats les moins "locaux" d'Europe. Résultat direct sur la sélection nationale — Roberto Mancini, puis Luciano Spalletti ont hérité d'un vivier réduit, où les profils de classe mondiale se raréfient dangereusement. Sandro Tonali, Federico Chiesa, Nicolò Barella : les talents existent, certes, mais ils sont trop peu nombreux pour compenser les failles structurelles d'une génération entière.
La victoire à l'Euro 2020 — jouée en 2021 pour cause de pandémie — avait créé une illusion collective. On croyait tenir le renouveau. En réalité, ce titre masquait des fractures profondes. Quelques mois plus tard, l'Italie s'inclinait en barrages face à la Macédoine du Nord. Un électrochoc qui aurait dû tout changer. Il n'a rien changé.
Spalletti porte-t-il seul le fardeau de cet échec ?
La tête de Luciano Spalletti est réclamée partout. Sur les plateaux télévisés italiens, dans les colonnes de La Gazzetta dello Sport, sur les réseaux sociaux où les tifosi n'ont plus de retenue. Le sélectionneur, arrivé après le fiasco de 2022, était censé incarner la reconstruction. Sa méthode, réputée exigeante et moderne, avait séduit la Federazione. Mais les résultats n'ont pas suivi.
Pourtant, pointer uniquement Spalletti serait intellectuellement malhonnête. Le problème dépasse largement le banc de touche. La formation des jeunes, l'organisation des centres de préformation, la politique des clubs en matière de développement des pépites nationales — tout est à revoir. Les académies allemandes, espagnoles ou françaises produisent en masse des joueurs techniquement complets et physiquement préparés pour le haut niveau. L'Italie, elle, a laissé son système se scléroser.
Il y a aussi une question de culture tactique. Le catenaccio n'est plus une arme, c'est devenu un fantôme. Les équipes adverses savent désormais parfaitement comment déstabiliser une Italie souvent prévisible dans sa construction, hésitante dans la transition, incapable de produire le genre de pressing intense qui caractérise les meilleures nations actuelles. Face à des équipes organisées et athlétiques, la Nazionale a semblé vieillir à vue d'œil.
Que reste-t-il au football italien pour se reconstruire ?
La question vaut des millions. Littéralement. Une absence au Mondial 2026, co-organisé par les États-Unis, le Canada et le Mexique, représente un manque à gagner colossal pour la Fédération italienne — en droits TV, en sponsors, en visibilité internationale. On parle de plusieurs dizaines de millions d'euros évaporés. Dans un pays où les clubs de Serie A accumulent déjà des déficits structurels préoccupants, le coup est brutal.
Mais au-delà des finances, c'est l'identité d'une nation footballistique qui vacille. L'Italie a remporté quatre Coupes du Monde — en 1934, 1938, 1982 et 2006 — et s'est construite une réputation mondiale sur son intelligence tactique, sa discipline défensive et sa capacité à produire des joueurs d'exception génération après génération. Cette identité est aujourd'hui en crise profonde.
Des voix s'élèvent pour réclamer une réforme radicale. Certains demandent un audit complet des filières de formation, une limitation du nombre de joueurs étrangers en Serie A pour redonner du temps de jeu aux jeunes italiens, une refonte du calendrier des compétitions de jeunes. D'autres réclament l'arrivée d'un directeur technique national avec de vrais pouvoirs, capable d'imposer une philosophie de jeu cohérente de la préformation jusqu'à la sélection A. Des modèles existent — la France avec sa Direction Technique Nationale, l'Espagne avec sa méthode de jeu unifiée — mais l'Italie a jusqu'ici résisté à cette modernisation.
Sur le marché des transferts, l'onde de choc risque également de se faire sentir. Des joueurs comme Nicolò Barella ou Federico Chiesa, qui évoluent ou ont évolué dans de grands clubs européens, pourraient voir leur cote perçue baisser aux yeux de certains recruteurs, simplement parce que leur sélection nationale est absente de la vitrine mondiale. L'absence au Mondial n'est jamais anodine pour la valeur marchande d'une génération entière.
Reste une lueur, mince mais réelle : quelques noms font rêver dans les catégories de jeunes. La prochaine génération, si on lui en donne les moyens, pourrait redonner à la Nazionale son lustre perdu. Mais cela demande du temps, de la cohérence et une volonté politique forte au sein de la Federazione Italiana Giuoco Calcio. Le Mondial 2030 est déjà dans les têtes. Pour l'Italie, c'est désormais le seul horizon qui compte. Et le droit à l'erreur n'existe plus.