Dans le podcast The Bridge, Kylian Mbappé a révélé pour quelle sélection il aurait joué sans la France. Un choix qui dit beaucoup sur les identités multiples du football moderne.
« Si je n'avais pas joué pour la France, j'aurais joué pour le Cameroun. » La phrase, lâchée par Kylian Mbappé dans le podcast The Bridge, a traversé les réseaux sociaux avec la vitesse d'un contre éclair du numéro 9 du Real Madrid. Derrière l'anecdote biographique se cache pourtant une question autrement plus complexe, qui touche à l'identité, aux appartenances et à la manière dont le football international compose, depuis des décennies, avec les trajectoires migratoires des familles africaines en France.
Fils de Bondy, petit-fils de Douala : les racines que le stade ne voit pas toujours
Kylian Mbappé est né à Paris en décembre 1998, quelques mois après que la France a soulevé sa première Coupe du monde. Son père, Wilfried Mbappé, est originaire du Cameroun ; sa mère, Fayza Lamari, est d'origine algérienne et a elle-même joué au handball en sélection nationale. L'enfant de Bondy porte donc en lui deux héritages africains distincts, aussi légitimes l'un que l'autre, et son choix de trancher pour le Cameroun plutôt que pour l'Algérie n'est pas anodin : il dit quelque chose sur les liens tissés avec le football paternel, avec les discussions de famille, avec une certaine transmission de la passion qui s'opère souvent par la figure du père.
La Fédération camerounaise de football avait d'ailleurs, dans les premières années de la carrière professionnelle de Mbappé à l'AS Monaco, discrètement tenté de lui ouvrir une porte. La FIFA autorise en effet un joueur à choisir librement sa sélection tant qu'il n'a pas disputé de match officiel avec une nation. Mbappé a finalement honoré sa première cape avec les Bleus en mars 2017, à 18 ans, contre le Luxembourg, fermant définitivement la parenthèse des hésitations. Depuis, il a remporté la Coupe du monde 2018, atteint deux autres finales planétaires, et est devenu le meilleur buteur de l'histoire de l'équipe de France avec 48 réalisations en sélection, dépassant le record légendaire de Thierry Henry.
Quand les doubles appartenances redistribuent les cartes du football africain
Le cas Mbappé n'est évidemment pas isolé. Il s'inscrit dans une tendance structurelle qui redessine, depuis les années 2000, la carte du football international. Des dizaines de joueurs issus des diasporas africaines en Europe choisissent chaque année entre une sélection du continent africain et le pays dans lequel ils sont nés ou ont grandi. Ce phénomène est si massif que la Confédération africaine de football a dû adapter sa stratégie de recrutement, multipliant les cellules de prospection en Europe pour convaincre des talents de défendre des couleurs qu'ils n'ont, parfois, jamais portées avant leurs 20 ans.
L'Algérie, précisément, s'est imposée comme l'un des exemples les plus frappants de cette dynamique. La victoire à la Coupe d'Afrique des Nations 2019 en Égypte a été construite en grande partie sur une génération franco-algérienne — Riyad Mahrez, Islam Slimani, Sofiane Feghouli — qui avait grandi dans les banlieues françaises avant de choisir le maillot des Fennecs. Ce modèle a depuis fait école, et plusieurs nations africaines ont structurellement intégré la diaspora européenne dans leur projet sportif.
Le Cameroun, lui, a une histoire différente avec cette question. Terre de football organique, de talents formés sur le continent, les Lions Indomptables ont longtemps été moins dépendants de la diaspora que leurs voisins maghrébins ou d'Afrique de l'Ouest. Mais les difficultés récentes de la sélection — une élimination en huitièmes de finale du Mondial 2022 malgré une victoire mémorable sur le Brésil, une Coupe d'Afrique 2022 organisée à domicile qui s'est terminée avant les demi-finales — posent la question de ce que l'arrivée d'un joueur comme Mbappé aurait pu changer dans la trajectoire de cette équipe.
L'hypothèse vertigineuse : Mbappé en vert ou en rouge, jamais en bleu
Exercice de pure spéculation, certes, mais révélateur. Si Kylian Mbappé avait porté le maillot des Lions Indomptables ou des Fennecs, qu'aurait-il changé à l'équilibre du football international ? La réponse est sans doute plus complexe qu'une simple addition de buts. Un joueur de ce calibre transforme non seulement les résultats, mais aussi l'économie d'une sélection : les droits TV, les partenariats commerciaux, la visibilité médiatique mondiale. À titre de comparaison, la présence de Mohamed Salah dans l'équipe d'Égypte a multiplié par plusieurs fois l'audience des matchs de la sélection pharaonique sur les marchés européens. Mbappé, avec plus de 115 millions d'abonnés sur Instagram, représente un actif médiatique hors norme que n'importe quelle fédération aurait rêvé de s'attacher.
Mais l'histoire, comme souvent, a tranché autrement. Et la France, elle, a bénéficié de cette trajectoire au point de construire autour de lui — avec Antoine Griezmann et Karim Benzema au tournant de 2021, puis seul comme leader offensif assumé — une équipe capable de dominer le football mondial sur plusieurs cycles. Le sélectionneur Didier Deschamps a d'ailleurs toujours su gérer avec soin les équilibres d'un vestiaire qui incarne, à sa manière, la complexité identitaire de la France contemporaine.
La question posée par The Bridge à Mbappé n'est donc pas une simple curiosité anecdotique. Elle soulève, en filigrane, tout ce que le sport a de particulier comme révélateur des constructions identitaires modernes. Dans un monde où la circulation des personnes et des origines s'accélère, où les frontières du « chez soi » sont de moins en moins géographiques, les sélections nationales deviennent des espaces de choix intimes autant que collectifs. Mbappé a choisi la France, et ce choix a façonné une époque. Reste à savoir si les générations suivantes — celles qui grandissent aujourd'hui dans les centres de formation français avec des passeports familiaux multipolaires — continueront à arbitrer de la même manière, ou si les fédérations africaines, de plus en plus structurées et attractives, parviendront à renverser une tendance qui a longtemps profité au football européen.