La Fédération roumaine annonce le départ de Mircea Lucescu, quatre jours après son malaise cardiaque à l'entraînement. Une fin abrupte pour une aventure déjà endeuillée par l'échec en barrages du Mondial.
Quatre jours. C'est le temps qu'il aura fallu à la Fédération roumaine de football pour tirer le rideau sur l'aventure Mircea Lucescu. Jeudi, l'instance a officialisé le départ du sélectionneur de 79 ans, qui avait été victime d'un malaise cardiaque lors d'une séance d'entraînement. Une fin qui aurait pu n'être qu'une parenthèse médicale se transforme en point final — précipité, presque brutal, pour l'une des figures les plus romanesques du football européen des cinquante dernières années.
La chute d'un monument aux pieds d'argile
Le timing est cruel. Deux jours avant le malaise, la Roumanie avait été éliminée en barrages pour la qualification à la Coupe du monde. Un échec que Lucescu portait forcément, lui qui avait accepté de prendre en charge son pays natal en septembre 2023 avec une ambition déclarée : ramener la Roumanie au Mondial pour la première fois depuis 1998. Ce quart de siècle d'absence, il voulait en être le fossoyeur. Il en est finalement devenu le symbole supplémentaire.
Le malaise cardiaque survenu à l'entraînement a tout accéléré. Médicalement stabilisé, Lucescu n'était sans doute pas en état de poursuivre une aventure aussi éprouvante physiquement et nerveusement que celle de sélectionneur. À 79 ans, tenir un banc de touche relève déjà de l'exploit ordinaire. Le faire après un tel épisode cardiaque, sous la pression d'un pays qui attend son Mondial depuis l'époque de Gheorghe Hagi et de l'équipe dorée de 1994, relevait de l'impossible.
La Fédération roumaine a donc tranché. Proprement ou lâchement, selon le point de vue que l'on adopte. Elle n'a en tout cas pas laissé traîner les choses, ce qui, dans le football institutionnel, constitue presque une vertu.
Un destin à part dans le football continental
Pour comprendre ce que représente Mircea Lucescu, il faut remonter bien au-delà de son arrivée sur le banc roumain. Né en 1945 à Bucarest, ancien international à 70 reprises, il appartient à cette génération de techniciens de l'Europe de l'Est qui ont traversé les décennies en s'adaptant à chaque époque — là où d'autres se sont fossilisés. Son passage au Shakhtar Donetsk reste une épopée à part entière : seize ans sur le banc ukrainien, deux titres en Coupe UEFA et une Supercoupe d'Europe, une empreinte indélébile sur un club qu'il a littéralement construit dans l'ombre de Rinat Akhmetov.
Mais c'est peut-être son arrivée à la tête du Dynamo Kiev en 2020 qui reste la séquence la plus saisissante de sa carrière tardive. Accueilli avec des jets d'œufs et des fumigènes par des supporters qui n'oubliaient pas ses années au Shakhtar — le grand rival —, il avait retourné une partie de l'opinion en moins de six mois, remportant le titre de champion d'Ukraine. Un scénario de film de genre, à mi-chemin entre Rocky et le western spaghetti.
Lorsqu'il prend les rênes de la sélection roumaine à l'automne 2023, il est donc déjà une légende vivante qui s'embarque dans ce qui ressemble à une mission testamentaire. La Roumanie avait terminé en tête de son groupe à l'Euro 2024 — une performance significative — avant d'être éliminée en huitièmes de finale par les Pays-Bas sur un score de 3-0, sans avoir eu le temps d'exister. Le chemin vers le Mondial 2026 s'annonçait plus complexe. Il l'aura été jusqu'au bout.
Un vide technique et symbolique difficile à combler
La question qui se pose maintenant à la Fédération roumaine est vertigineuse. Qui après Lucescu ? Pas seulement sur le plan tactique — trouver un sélectionneur compétent relève de l'exercice standard dans n'importe quelle fédération européenne —, mais sur le plan symbolique. Lucescu incarnait quelque chose : la continuité historique, le lien avec un football roumain qui avait existé au plus haut niveau, la conviction qu'une grande nation footballistique pouvait se réveiller.
La Roumanie reste un pays de 19 millions d'habitants avec une culture football profondément ancrée, des structures de formation qui ont produit des joueurs comme Nicolae Stanciu ou Radu Drăgușin ces dernières années, et une Ligue 1 locale qui survit malgré des moyens limités. Le vivier existe. Ce qui manque, c'est le projet cohérent à long terme — et un sélectionneur capable de fédérer autour d'une identité de jeu claire.
Le chemin vers la Coupe du monde 2026 n'est pas encore totalement fermé, selon le format des qualifications en vigueur. Mais le départ précipité de Lucescu laisse la sélection dans un flou organisationnel difficile à gérer. Il faudra nommer rapidement un successeur, lui donner du temps, de la confiance — deux denrées rares dans les fédérations sous pression — et reconstruire un groupe qui vient de vivre deux déconvenues en l'espace d'une semaine : une élimination et la chute de son entraîneur.
Mircea Lucescu, lui, s'en va comme il a souvent vécu sa carrière : dans le bruit, entre gloire ancienne et désillusion fraîche. À 79 ans, après un malaise cardiaque et une demi-décennie à bourlinguer de Donetsk à Kiev puis à Bucarest, il mériterait enfin une sortie digne — pas un communiqué fédéral expédié en quatre jours. L'histoire du football retient rarement les fins. Elle retient les trajectoires. La sienne, au moins, est inoubliable.