Des supporters espagnols ont scandé des chants islamophobes contre l'Égypte. Lamine Yamal a répondu avec une maturité qui dépasse son âge.
Dix-sept ans. Lamine Yamal en a dix-sept, et il vient d'administrer une leçon de morale publique que beaucoup d'adultes auraient été incapables de formuler avec autant de clarté. Pendant que l'Espagne disputait son match amical contre l'Égypte, une partie des tribunes s'est mise à scander « qui ne saute pas est musulman » — ce vieux fond de commerce des tribunes europénnes, recyclé, honteux, prévisible. La réponse du prodige du FC Barcelone n'a pas tardé : « utiliser une religion comme une provocation sur le terrain fait de vous des ignorants et des racistes ». Net. Sans appel. Sans la langue de bois habituelle des communiqués fédéraux.
D'où vient ce chant, et pourquoi il refait surface maintenant ?
Ce type de chant n'est pas né hier. Il circule dans les stades européens depuis les années 2000, décliné selon les adversaires du moment — parfois visant les Juifs, parfois les musulmans, parfois les Noirs. La mécanique est toujours la même : transformer une identité religieuse ou ethnique en insulte collective, sous couvert de folklore supporter. Le tout enveloppé dans l'argument classique de « c'est juste pour rigoler ».
Que cela se produise lors d'un match contre l'Égypte — nation à écrasante majorité musulmane — n'est évidemment pas un hasard. Le contexte géopolitique actuel, la tension autour du monde arabe, servent de terreau à ces débordements qui se croient protégés par l'anonymat de la foule. Environ 95 % de la population égyptienne est de confession musulmane, un chiffre qui donne toute sa mesure à l'insulte collective que représente ce type de chant.
La Real Federación Española de Fútbol n'avait pas encore officiellement réagi au moment où Yamal prenait la parole. Ce silence institutionnel, même provisoire, dit quelque chose. Il dit que les joueurs ont parfois plus de courage que les dirigeants. Il dit aussi que le racisme dans les stades demeure un problème structurel que les fédérations gèrent davantage en termes de communication qu'en termes d'action réelle.
Pourquoi la prise de position de Yamal pèse-t-elle autant ?
Parce qu'elle vient de là où on ne l'attend pas forcément. Yamal est espagnol, il joue pour la Roja, il s'est tourné contre une partie de ses propres supporters. Cela demande une forme de courage que l'on ne devrait pas avoir à saluer — dans un monde idéal, ce serait la norme — mais que l'on est contraint d'admirer, parce que la norme, justement, c'est le silence.
Pensez à Zinédine Zidane qui, toute sa carrière, a navigué entre deux identités sans jamais vraiment choisir son camp public sur ces questions. Pensez à Karim Benzema, longtemps instrumentalisé des deux côtés. Le footballeur issu de l'immigration ou des minorités religieuses se retrouve souvent dans une position impossible : trop français pour certains, pas assez pour d'autres. Yamal, lui, tranche. Il nomme le racisme pour ce qu'il est, sans périphrase, sans chercher à ménager la chèvre et le chou.
Son positionnement prend encore plus de relief quand on le replace dans son parcours personnel. Né à Esplugues de Llobregat d'un père marocain et d'une mère équato-guinéenne, Lamine Yamal incarne précisément cette Espagne plurielle que ces chants cherchent à nier. Qu'il soit celui qui réponde, c'est presque une évidence — mais c'est aussi un symbole fort que la nouvelle génération du football espagnol porte en elle une conscience que les générations précédentes ont souvent préféré taire.
Le football espagnol saura-t-il transformer cet incident en vrai tournant ?
L'histoire du sport est jalonnée de ces moments où un scandale pouvait devenir un point de bascule — et où il ne l'est finalement pas devenu. Le racisme dans les stades italiens a été documenté, condamné, re-documenté, re-condamné pendant trente ans sans que la Serie A ne règle fondamentalement le problème. La Premier League a lancé ses campagnes « Kick It Out » dès 1993 : trente ans plus tard, les signalements de comportements racistes ont encore augmenté de 47 % lors de la saison 2022-2023 selon les chiffres de la ligue elle-même. Les discours ne suffisent pas.
Ce qui changerait la donne, ce sont des sanctions réelles, des matchs à huis clos effectivement appliqués, des interdictions de stade exécutées. La FIFA et l'UEFA ont les outils réglementaires. Ce qui manque, c'est la volonté politique de les actionner systématiquement — parce que fermer des tribunes, c'est toucher aux revenus, et que dans l'économie du football moderne, les revenus passent rarement après les principes.
La Fédération espagnole devra répondre. Pas avec un communiqué en trois points soigneusement rédigé par une cellule communication. Avec des actes. L'identification des auteurs des chants, rendue possible par la vidéosurveillance généralisée des stades modernes, doit déboucher sur des procédures concrètes. C'est la seule façon de donner du poids aux mots de Yamal — et de ne pas le laisser seul porter une responsabilité qui appartient d'abord aux institutions.
À dix-sept ans, Lamine Yamal vient peut-être de marquer son point le plus important de la saison — sans même toucher un ballon. La question qui reste ouverte est désormais celle-ci : le football espagnol sera-t-il à la hauteur de son propre joueur ?