L'ancien président de l'Olympique de Marseille rejoint River Plate comme directeur sportif. Buenos Aires n'attend plus que lui.
Buenos Aires a rarement autant frémi pour l'arrivée d'un dirigeant européen. Pablo Longoria n'a pas encore posé ses valises en Argentine que les médias locaux parlent déjà de lui comme d'un messie. Le journal Olé a consacré sa une au recrutement de l'Espagnol, TyC Sports en a fait son ouverture télévisée, et les supporters du Club Atlético River Plate se pressent sur les réseaux pour savoir à quoi ressemble cet homme qui a restructuré l'Olympique de Marseille de fond en comble. Voilà qui donne une idée de l'intensité qui attend l'ex-patron phocéen. Il le sait. Et ça ne lui fait pas peur.
Pourquoi River Plate parie tout sur un dirigeant européen ?
La question est légitime. River Plate, c'est l'un des clubs les plus puissants d'Amérique du Sud, vainqueur de quatre Copa Libertadores, institution nationale dont le Monumental à Buenos Aires affiche 84 000 places. Ce n'est pas un club qui manque de cadres ni de tradition dans la gestion sportive. Alors pourquoi aller chercher un directeur sportif en Europe ?
Parce que le football argentin est à la croisée des chemins. Les meilleurs joueurs fuient vers l'Europe de plus en plus tôt — parfois avant même leurs 18 ans — et les clubs locaux peinent à construire des modèles économiques durables face à cette hémorragie de talents. River Plate, malgré sa stature continentale, cherche à se moderniser, à professionnaliser sa cellule de recrutement et à mieux exploiter les données pour identifier les profils avant que les grandes écuries européennes ne les raflent. C'est précisément le terrain sur lequel Pablo Longoria excelle.
L'Espagnol de 43 ans a passé une partie de sa carrière à construire des réseaux de scouts sur plusieurs continents. Avant Marseille, il a travaillé pour la Juventus Turin, Valencia, Sassuolo ou encore Newcastle United. Son carnet d'adresses couvre l'Europe entière, l'Amérique du Sud et une partie de l'Afrique. Pour River Plate, recruter Longoria c'est acheter un accès direct à deux décennies de connexions dans le football mondial. Le président Jorge Brito a fait un choix assumé, volontariste, presque provocateur.
Ce que l'aventure marseillaise lui a vraiment appris
On peut voir le passage de Longoria à l'Olympique de Marseille comme un succès inachevé, un règne contrasté. Les résultats sportifs ont été en dents de scie, les tensions avec les supporters parfois vives, et son départ a été précipité par une restructuration interne décidée par Frank McCourt. Mais réduire ses années phocéennes à cela serait une erreur d'analyse.
Entre 2021 et 2024, Longoria a réalisé plus de 60 opérations de transferts en entrants et sortants, restructurant un effectif qui avait vieilli, dégraissé une masse salariale tentaculaire, et réussi à qualifier l'OM pour la Ligue des Champions deux fois. Il a révélé des joueurs comme Mattéo Guendouzi ou Jonathan Clauss au haut niveau français, et a su vendre intelligemment — Boubacar Kamara à Aston Villa pour 15 millions d'euros alors que son contrat expirait dans les six mois, c'était du grand art. Ce genre d'opération, les clubs sud-américains en rêvent.
Marseille lui a aussi enseigné quelque chose que les organigrammes ne mesurent pas : la gestion du chaos émotionnel. Le Vélodrome est un volcan. Le Monumental aussi. Les supporters argentins ne pardonnent rien, les médias sont omniprésents, la pression permanente. Longoria sait exactement dans quoi il s'embarque, et c'est peut-être pour cela qu'il y va sereinement. Il a survécu à la Canebière. Buenos Aires, au fond, c'est presque familier.
River Plate va-t-il devenir une machine à exporter des talents vers l'Europe ?
C'est là que l'histoire prend une dimension business vraiment intéressante. River Plate est déjà réputé pour former des joueurs d'exception — Marcelo Gallardo lui-même y a débuté, Enzo Fernández y a explosé avant de rejoindre Benfica puis Chelsea pour plus de 120 millions d'euros. Mais la chaîne de valeur entre la formation locale et la valorisation internationale n'est pas encore aussi systématique qu'elle pourrait l'être.
Longoria, avec son expertise des marchés européens, peut transformer River Plate en un hub stratégique. Identifier les jeunes argentins, uruguayens ou paraguayens à potentiel, les structurer dans un projet lisible pour les acheteurs européens, négocier des clauses de revente intelligentes, construire des partenariats avec des clubs du Vieux Continent — c'est exactement le modèle que des clubs comme l'Ajax Amsterdam ou le RB Salzbourg ont peaufiné ces vingt dernières années. River Plate a toutes les ressources humaines pour répliquer ce modèle, il lui manquait un architecte qui connaît les deux mondes.
Il y a aussi un enjeu de timing. Le mercato sud-américain, structurellement décalé par rapport aux fenêtres européennes, crée des opportunités que peu de directeurs sportifs savent vraiment exploiter depuis l'autre côté de l'Atlantique. Longoria, lui, a le réseau pour vendre à Madrid en janvier ou à Londres en août, quels que soient les calendriers. C'est un avantage concurrentiel considérable pour River Plate face à ses rivaux continentaux.
Reste une inconnue de taille : comment Longoria va-t-il s'adapter au football argentin dans ses réalités quotidiennes ? Le recrutement en Amérique du Sud obéit à des règles informelles, des intermédiaires puissants, des agents qui jouent un rôle bien plus structurant qu'en Europe. L'Espagnol devra composer avec ces codes locaux, trouver les bons alliés internes, et surtout s'imposer sans froisser des figures historiques du club. Le défi est autant politique que sportif.
Si Pablo Longoria réussit à River Plate ce qu'il n'a pas pu finaliser pleinement à Marseille, il entrera dans une catégorie très rare de dirigeants capables de traverser les continents et les cultures footballistiques. Et l'Argentine, qui a accueilli son arrivée avec des unes de journaux normalement réservées aux stars du ballon rond, aura peut-être trouvé le manager qu'elle espérait sans le savoir.