Dix ans après le titre de Premier League le plus improbable de l'histoire, Leicester City s'enfonce dans une crise sportive et financière sans précédent.
Il y a des chutes qui ressemblent à des films. Dix ans après avoir renversé l'ordre établi du football anglais, après avoir humilié Chelsea, Arsenal et Manchester City dans la même saison, Leicester City vit aujourd'hui ce que les romantiques du sport redoutent le plus : la lente dissolution d'un mythe. Le club des Foxes, relégué en Championship la saison passée, n'arrive pas à rebondir. Pire, il s'enfonce. L'épopée de 2015-2016 appartient désormais à un autre siècle.
Comment le club champion d'Angleterre a-t-il pu tomber si bas si vite ?
Pour comprendre la trajectoire de Leicester, il faut relire l'histoire à rebours. En mai 2016, Claudio Ranieri, ce vieux renard du football européen que tout le monde croyait en fin de carrière, soulevait le trophée de Premier League avec un groupe construit sur le pressing de N'Golo Kanté, la vitesse dévastatrice de Jamie Vardy et la classe sèche de Riyad Mahrez. Les cotes atteignaient 5000 contre 1 en début de saison. Le sport avait rarement produit quelque chose d'aussi fou.
Mais les clubs ne vivent pas de leurs légendes. Kanté est parti à Chelsea dès l'été suivant. Mahrez a rejoint Manchester City en 2018. Vardy, lui, a vieilli. Et Leicester, grisé par son statut inattendu, a dépensé sans compter. Entre 2016 et 2023, le club a englouti plus de 500 millions d'euros en transferts, sans jamais reconstruire une identité cohérente. James Maddison, Youri Tielemans, Wesley Fofana — des talents réels, des ventes massives, et à chaque fois l'argent réinvesti dans des recrues qui n'ont pas produit.
La famille Srivastava, propriétaire du club depuis 2010, a longtemps été célébrée pour sa gestion humaine et son investissement sincère. Vichai Srivastava, décédé dans un accident d'hélicoptère en 2018, était une figure populaire. Son fils Aiyawatt a continué, mais l'ambition a progressivement dépassé les capacités structurelles du club. Quand la Premier League a enquêté sur des irrégularités financières supposées, Leicester était déjà fragilisé. La relégation de 2023 est arrivée comme une sanction comptable autant que sportive.
Pourquoi le retour en Championship ne ressemble pas à une parenthèse mais à un piège ?
On aurait pu croire que la descente serait vécue comme un électrochoc salutaire, une de ces purges douloureuses mais nécessaires que connaissent parfois les grands clubs. Sheffield United avait remonté en un an. Newcastle, avant l'ère saoudienne, avait survécu à pire. Mais Leicester n'est pas en train de traverser une mauvaise saison. Le club traverse une crise existentielle.
Les Foxes ont bien terminé deuxièmes du Championship en 2023-2024, retrouvant la Premier League après un an d'absence. Mais la machine s'est grippée immédiatement. Incapables de se stabiliser dans l'élite, ils ont replongé. Et cette fois, le contexte est encore plus difficile : les finances sont dans un état critique, les cadres sont partis ou sur le départ, et le recrutement ressemble à une improvisation permanente.
Le Championship, compétition impitoyable où 46 matchs par saison broient les effectifs mal préparés, n'est pas une division de convalescence. Leeds United, Burnley, Middlesbrough — des clubs avec de vraies ambitions et des moyens — se battent pour la montée. Leicester doit se battre d'abord pour ne pas sombrer encore plus bas. Troisième division anglaise. Le mot n'est plus impensable dans les couloirs du King Power Stadium.
Il y a quelque chose de presque beckettien dans cette situation : attendre le retour en Premier League, ce retour qui devait tout arranger, et voir que le problème n'était pas la division mais le club lui-même.
Reste-t-il quelque chose à sauver dans ce naufrage annoncé ?
La question mérite d'être posée sans cynisme. Les clubs morts ne renaissent pas souvent, mais ils renaissent. L'histoire du football regorge de résurrections improbables — Manchester City végétait en deuxième division au début des années 2000, l'Atlético de Madrid frôlait la troisième division espagnole dans les années 90. Ce qui sauve ces clubs, c'est toujours la même chose : une vision claire, de la patience, et souvent un investisseur providentiel.
Pour Leicester, le premier enjeu est financier. Le club doit assainir ses comptes, réduire une masse salariale qui reste disproportionnée pour une équipe de Championship, et éviter toute sanction supplémentaire des instances. C'est une course contre la montre administrative autant que sportive.
Sur le terrain, quelques jeunes pousses tentent de garder la tête hors de l'eau. Mais sans structure d'entraînement stable — les changements d'entraîneurs se sont multipliés ces trois dernières années — il est difficile de développer quoi que ce soit. Leicester a eu cinq managers différents en quatre ans, ce qui est le meilleur indicateur du chaos décisionnel qui règne en interne.
Ce qui reste, et c'est peut-être l'essentiel, c'est le souvenir. La saison 2015-2016 a ancré Leicester dans l'imaginaire collectif du football mondial d'une façon que peu de clubs peuvent revendiquer. Au Japon, en Thaïlande, en France, des millions de gens ont suivi cette aventure et en gardent une image indélébile. Ce capital symbolique ne vaut rien sur un bilan comptable, mais il compte au moment de retrouver des investisseurs ou de reconstruire une communauté de supporters.
Ranieri, lui, a depuis longtemps tourné la page. Il s'est offert un dernier tour d'honneur sur le banc de la Roma, puis du Cagliari. Vardy, retraité depuis l'été 2024, a raccroché les crampons sans jamais retrouver la magie de cette année-là. Mahrez a terminé sa carrière en Arabie Saoudite. Kanté aussi. Comme si les protagonistes du miracle s'étaient tous dispersés aux quatre vents, laissant derrière eux un club qui ne sait plus très bien ce qu'il est censé être.
La véritable question, dans les mois qui viennent, est celle-ci : Leicester va-t-il réussir à construire un projet cohérent avant que les problèmes financiers ne deviennent incontrôlables, ou va-t-il rejoindre la longue liste des clubs qui ont cru que la gloire était un état permanent ? Le football anglais a une mémoire courte pour les perdants. Et le King Power Stadium, qui portait le nom d'un homme mort en voulant renter chez lui un soir d'octobre, mérite sans doute mieux qu'un tel dénouement.