L'ancien milieu de l'OGC Nice Nampalys Mendy lève le voile sur sa cohabitation avec Hatem Ben Arfa, portrait d'un talent hors-norme qui défie toute logique.
Il y a des coéquipiers dont on parle avec des statistiques, des pourcentages de passes réussies, des kilomètres courus. Et puis il y a Hatem Ben Arfa. Nampalys Mendy, milieu de terrain sénégalais passé par l'OGC Nice avant de poursuivre sa carrière en Angleterre notamment sous les couleurs de Leicester City, choisit lui un registre différent quand il évoque son ancien partenaire : celui du surnaturel. Presque de l'irrationnel. Comme si partager un vestiaire avec Ben Arfa relevait moins de l'expérience sportive que de la rencontre avec quelque chose d'indéfinissable, un phénomène qui échappe aux cadres habituels du football professionnel.
Quand le Gymnase Alsace-Lorraine produisait de l'indicible
L'OGC Nice version 2013-2016, c'est une époque charnière pour le football français. Claude Puel est sur le banc, le club azuréen renoue avec une forme d'ambition, et au milieu de tout ça débarque ou s'épanouit un Hatem Ben Arfa qui semble jouer dans un autre espace-temps que ses coéquipiers. Mendy, qui était alors l'un des patrons discrets du milieu niçois, a observé le spectacle de très près. Trop près, peut-être, pour s'en remettre tout à fait normalement.
Ce que raconte le Sénégalais dans cet entretien tient à la fois de la chronique sportive et du témoignage quasi ethnographique. Ben Arfa à l'entraînement, c'est une créature qui semble improviser en permanence et réussir pourtant chaque tentative. À l'époque, le natif de Clamart tourne à des niveaux de performance qui font dire à beaucoup qu'on est en présence de l'un des deux ou trois joueurs les plus doués de sa génération en France. Ses 17 buts et 10 passes décisives lors de la saison 2015-2016 en Ligue 1 resteront comme l'une des grandes années individuelles du championnat dans les années 2010, un album solo qu'on réécoute encore avec nostalgie.
Mais le génie, chez Ben Arfa, n'a jamais été séparable d'une forme de turbulence intérieure. Mendy le dit sans détour : cohabiter avec lui, c'est naviguer entre l'éblouissement et le vertige. L'un de ces profils que le football produit trop rarement et ne sait jamais tout à fait comment gérer. On pense à Ronaldinho en fin de carrière, à El Hadji Diouf dans ses contradictions, à toute cette lignée de joueurs dont le talent brut semblait parfois en guerre avec les exigences du collectif. Ben Arfa appartient à cette famille rare, celle des footballeurs qui vous donnent l'impression que les règles du jeu ont été écrites pour des gens ordinaires.
Le témoignage qui rouvre un dossier jamais vraiment clos
Ce qui rend les confidences de Nampalys Mendy particulièrement précieuses, c'est qu'elles viennent d'un homme de l'ombre. Pas d'un agent cherchant à replacer son client, pas d'un consultant cherchant le buzz : un milieu défensif sérieux, worker infatigable, international sénégalais à plusieurs reprises, qui a consacré sa carrière à être utile plutôt qu'à être vu. Son regard sur Ben Arfa n'est donc pas celui de l'admiration béate du fan, ni celui de la jalousie mal digérée. C'est l'œil du professionnel qui a travaillé à côté du phénomène et qui, avec le recul, essaie encore de comprendre ce qu'il a vécu.
Et ce que Mendy décrit ressemble beaucoup à ce que d'autres, avant lui, ont tenté de formuler. Didier Deschamps avait renoncé à le convoquer en équipe de France malgré des performances qui auraient justifié sa présence. Rudi Garcia, Newcastle United, l'Olympique de Marseille, West Ham, le Paris Saint-Germain — la liste des clubs et des entraîneurs qui ont tenté l'aventure Ben Arfa et s'y sont parfois brûlé les doigts est longue. Chaque fois, le même paradoxe : un joueur capable du meilleur sur 90 minutes, mais dont l'intégration dans un système, dans une durée, dans une dynamique collective, relève du casse-tête permanent.
La saison niçoise reste malgré tout le sommet. Ce club méditerranéen, sans la pression des mastodontes du championnat, lui a offert un espace de liberté que peu d'autres auraient accordé. Et dans cet espace, Ben Arfa a produit des images qui appartiennent désormais au patrimoine du football français. Ces deux années sur la Côte d'Azur sont à la carrière de Ben Arfa ce que l'album Pet Sounds est à celle des Beach Boys : un chef-d'œuvre isolé, impossible à reproduire, entouré d'un mystère sur ce qui aurait pu être.
- 17 buts et 10 passes décisives pour Ben Arfa en Ligue 1 lors de la saison 2015-2016 avec l'OGC Nice
- Élu joueur du mois de Ligue 1 à plusieurs reprises cette saison-là, performance rare pour un joueur hors du « Big Three » parisien, lyonnais, marseillais
- Nampalys Mendy a disputé plus de 80 matchs sous les couleurs de l'OGC Nice entre 2013 et 2016 avant de rejoindre Leicester City
- Ben Arfa a porté le maillot de 9 clubs professionnels différents au cours d'une carrière marquée autant par les éclairs de génie que par les ruptures
Ce que cette conversation entre Mendy et notre média révèle en creux, au-delà de l'anecdote savoureuse, c'est une question que le football français ne s'est jamais vraiment posée sérieusement : comment accompagner les joueurs hors-normes sans les étouffer ? Ben Arfa a aujourd'hui 37 ans. Sa carrière active est derrière lui, du moins à haut niveau. Mais son cas reste un miroir tendu au système, aux entraîneurs, aux directeurs sportifs qui préfèrent trop souvent le confort du prévisible au risque magnifique de l'exceptionnel. Nampalys Mendy a eu la chance de côtoyer ce risque de près. Et visiblement, des années après, il n'en est toujours pas revenu.