Après l'élimination de l'Italie en qualifications mondiales, les plus grandes figures historiques du football italien brisent le silence avec une violence rare.
Alessandro Del Piero n'avait pas l'habitude de taper sur ce qu'il a construit. Dino Zoff, lui, a toujours pesé ses mots. Alors quand ces deux-là — et avec eux tout un panthéon du calcio — décident de sortir du silence pour flinguer la Nazionale, on prend ça au sérieux. L'Italie vient de rater une deuxième qualification consécutive pour une Coupe du Monde. Deux fois de suite. Ce n'est pas une crise, c'est une fracture.
Quand les dieux du stade retournent le couteau dans la plaie
Il faut imaginer ce que ça représente, symboliquement. Des hommes comme Dino Zoff, vainqueur du Mondial 1982, gardien de but le plus titré de l'histoire azzurra, ne prennent pas la parole en public pour faire de la figuration. Quand il parle, le calcio écoute. Et ce qu'il dit est brutal : la Nazionale a perdu son âme, son identité, son rapport viscéral à la défense et à la compétition. Alessandro Del Piero enfonce le clou. Quatre-vingt-treize sélections, une Coupe du Monde 2006 sur les épaules, l'ancienne gloire de la Juventus Turin estime que l'équipe nationale italienne ne ressemble plus à rien. Ni dans son jeu, ni dans son état d'esprit.
Ce déferlement de légendes n'est pas anodin. Il traduit une frustration accumulée depuis des années, une sorte de deuil collectif que le monde du football transalpin n'arrive toujours pas à traverser. L'Italie n'ira pas au Mondial 2026, comme elle n'était pas allée en Russie en 2018. Deux absences consécutives au tournoi le plus regardé de la planète — environ 5 milliards de téléspectateurs pour chaque édition — pour une nation qui en a soulevé le trophée à quatre reprises. La comparaison est indécente.
Roberto Mancini, qui avait pourtant ramené l'Italie au sommet en remportant l'Euro 2021, a claqué la porte en 2023 pour rejoindre l'Arabie Saoudite, laissant derrière lui un vestiaire déstabilisé et une Fédération en plein flottement. Luciano Spalletti lui a succédé, mais les résultats ne suivent pas. Le groupe actuel manque de profondeur, de qualité dans les postes clés, et surtout d'un vrai leader technique capable d'incarner quelque chose. Federico Chiesa, qui aurait pu endosser ce rôle, enchaîne les blessures. Nicolò Barella porte trop. Et les autres peinent à exister à ce niveau d'exigence.
Ce que disent Del Piero et Zoff, au fond, c'est ce que tout le monde pense mais que personne dans les cercles officiels n'ose formuler clairement : la formation italienne est en crise structurelle. Les clubs de Serie A, à quelques exceptions près, ne produisent plus suffisamment de joueurs compétitifs au plus haut niveau. Sur les vingt premières journées de la dernière saison, moins de 30 % des minutes jouées en Serie A l'ont été par des joueurs italiens. Un chiffre vertigineux pour un championnat qui se targue d'être l'un des cinq majeurs européens.
Ce que l'Italie doit reconstruire avant qu'il ne soit trop tard
La question n'est plus de savoir qui est responsable — tout le monde l'est un peu, de la FIGC aux clubs en passant par les agents et les règles d'homologation des joueurs étrangers. La question est de savoir si le football italien a encore la capacité de se réformer en profondeur, et vite.
Les légendes qui s'expriment aujourd'hui ont une légitimité que les technocrates fédéraux n'ont pas. Quand Gianluigi Buffon, 176 sélections sous le maillot azzurro, évoque la nécessité de repenser intégralement le modèle de formation, on ne peut pas balayer ça d'un revers de main. Ces hommes ont connu les vestiaires, les poids du maillot, la pression d'un quart de finale de Coupe du Monde. Leur diagnostic a une valeur que n'ont pas les communiqués fédéraux soigneusement calibrés.
Plusieurs pistes sont sur la table. D'abord, imposer un quota minimal de joueurs formés localement dans les effectifs de Serie A — une mesure que l'UEFA encourage mais que les clubs résistent à appliquer réellement. Ensuite, revaloriser massivement les centres de formation, qui ont été négligés au profit de recrutements internationaux moins coûteux à court terme mais dévastateurs pour le vivier national. Enfin, et c'est peut-être le plus difficile, recréer une culture de l'équipe nationale. Parce qu'en Italie, comme en France d'ailleurs, la Nazionale est souvent perçue comme une contrainte par des joueurs plus attachés à leur club qu'à leur pays.
- 2 qualifications mondiales manquées consécutivement : 2018 et 2026, du jamais-vu dans l'histoire italienne
- Moins de 30 % des minutes jouées en Serie A par des joueurs italiens lors de la dernière saison
- 176 sélections pour Gianluigi Buffon, recordman azzurro, l'une des voix les plus écoutées dans ce débat
- 4 titres mondiaux au compteur de l'Italie — et une Nazionale qui ne ressemble plus à ces équipes-là
Ce qui rend ce moment particulièrement intéressant, c'est que la colère des légendes pourrait, paradoxalement, être une chance. Elle met une pression publique énorme sur la Fédération italienne, qui ne peut plus esquiver. Gabriele Gravina, le président de la FIGC, sait qu'il joue sa crédibilité sur les choix qui vont être faits dans les prochains mois. Une réforme du championnat est évoquée, une refonte du statut des joueurs étrangers aussi. Rien n'est acté, mais le calendrier s'accélère.
Reste une interrogation fondamentale : est-ce que le football italien, gangréné par des intérêts économiques contradictoires et une gouvernance souvent paralysée, est encore capable de se faire violence pour se transformer ? Del Piero et Zoff ont allumé l'incendie médiatique. À d'autres maintenant d'éteindre le vrai.