Le derby du Nord a été interrompu à la 35e minute par François Letexier. Un énième arrêt de jeu pour homophobie qui pose la question de sanctions plus dures.
Combien de fois encore ? Au Stade Pierre-Mauroy, samedi soir, l'arbitre François Letexier a sorti le micro pour la énième fois dans un derby du Nord, interrompant la rencontre à la 35e minute en raison de chants homophobes provenant des tribunes. Le LOSC recevait le RC Lens dans ce qui aurait dû être une fête du football nordiste. Ce fut, une fois de plus, une démonstration de ce que le football français peine à éradiquer depuis des années.
Pourquoi ça recommence match après match ?
Parce que rien ne change vraiment. Le protocole anti-discrimination de la Ligue de Football Professionnel existe, les arbitres l'appliquent avec une rigueur croissante — et François Letexier, l'un des meilleurs arbitres français, fait partie de ceux qui n'hésitent plus à stopper le chrono — mais l'effet dissuasif reste désespérément limité. On interrompt, on annonce, les chants cessent quelques minutes, et la mécanique repart. C'est le même scénario depuis que le protocole a été mis en place.
Le derby du Nord n'est pas un cas isolé. Sur l'ensemble de la saison de Ligue 1, les arrêts de jeu pour discrimination ont été comptabilisés en dizaines. La LFP a beau communiquer sur le sujet, les tribunes de plusieurs stades continuent de produire ces chants qui n'ont strictement rien à faire dans une enceinte sportive. La question n'est plus de savoir si le problème existe — il existe, visiblement, bruyamment — mais de comprendre pourquoi les sanctions actuelles ne suffisent pas à le faire disparaître.
La réponse est sans doute dans la nature même des sanctions. Un match arrêté cinq minutes, ça fait parler. Un match joué à huis clos ou une lourde amende infligée au club, ça fait réfléchir les dirigeants, les groupes de supporters, les instances. Tant que le coût réel pour les clubs reste supportable, certains ultras calculent qu'ils peuvent se le permettre. Ce calcul cynique est au cœur du problème.
Le LOSC et le RC Lens peuvent-ils vraiment contrôler leurs tribunes ?
Honnêtement ? Partiellement, et c'est là que le débat devient compliqué. Les deux clubs du Nord ont des groupes de supporters organisés, des cultures tribunitaires fortes, une identité locale puissante. C'est ce qui rend ces derbies électriques, c'est ce qui remplit le Pierre-Mauroy à guichets fermés. Mais cette même intensité produit parfois des débordements que ni le LOSC ni le RC Lens ne peuvent contrôler par simple décret.
Cela ne les dédouane pas pour autant. La responsabilité des clubs est engagée dès lors que des chants discriminatoires s'élèvent de leurs tribunes, que le règlement le précise ou non. Certains clubs européens ont su travailler en profondeur avec leurs groupes ultras pour éradiquer ce type de comportements — pas par magie, mais par un travail de terrain, de dialogue, parfois de confrontation directe. En France, ce travail existe mais reste trop souvent superficiel, trop orienté vers la communication externe plutôt que vers le changement réel des comportements.
Le RC Lens, en particulier, s'est construit depuis sa remontée en Ligue 1 une image de club populaire et attachant, presque romantique dans son rapport au territoire. Cette image mérite mieux que d'être associée à des interruptions de match pour homophobie. Idem pour le LOSC, club qui joue régulièrement les premières places du championnat et ambitionne de peser en Europe. À ce niveau d'exigence sportive, l'exigence comportementale devrait suivre.
Que faudrait-il pour que ça s'arrête vraiment ?
Des sanctions qui font vraiment mal. C'est brutal à dire, mais c'est la réalité que pointent depuis des années les associations de lutte contre l'homophobie dans le sport, comme Foot Ensemble ou SOS Homophobie, qui documentent ces incidents avec une précision que le football institutionnel devrait davantage écouter. Une amende de quelques dizaines de milliers d'euros pour un club qui génère des dizaines de millions de revenus, ça n'est pas une sanction, c'est une ligne budgétaire.
Ce que réclament certains — le match à huis clos, la déduction de points en cas de récidive — est souvent jugé disproportionné ou injuste pour les supporters lambda qui n'ont rien à voir avec les chants. L'argument est recevable. Mais il a ses limites : à partir de combien d'interruptions, de combien de récidives, accepte-t-on enfin que la sanction doit être à la hauteur de l'infraction ?
François Letexier, en stoppant le jeu à la 35e minute, a fait son travail. Impeccablement, même. Mais un arbitre ne peut pas à lui seul résoudre ce que les clubs, les ligues et les fédérations n'ont pas encore eu le courage de traiter à la racine. Les joueurs des deux équipes, eux, se retrouvent otages d'une situation absurde : le match s'arrête, la concentration se brise, et ils ne peuvent rien faire sinon attendre que l'annonce passe dans les enceintes acoustiques du stade.
On notera aussi que ces incidents surviennent systématiquement lors de matchs à fort enjeu émotionnel — les derbies, les classiques, les rencontres où la pression tribunitaire est à son maximum. Ce n'est pas un hasard. La ferveur exacerbée crée des conditions dans lesquelles certains individus se croient protégés par l'anonymat de la foule et la désinhibition collective. Traiter le problème uniquement comme une question de règlement, c'est passer à côté de sa dimension sociologique.
Le football français a su, en à peine quelques saisons, faire des arbitres des acteurs visibles et respectés de la lutte contre les discriminations. C'est un progrès réel, qu'il faut saluer. Mais 2025 devrait être l'année où la LFP franchit un cap supplémentaire : des sanctions graduées, transparentes, publiées, et applicables dès la première récidive documentée. Sans ça, on se retrouvera encore ici la saison prochaine, à écrire le même article, avec les mêmes protagonistes, dans le même stade. Et ce serait, franchement, une honte.