L'Inter Milan lorgne sur Stefan et Filip Stankovic, fils de Dejan, pilier nerazzurro de 2004 à 2013. Une histoire de transmission rare dans le football européen.
Il y a quelque chose de vertigineux dans cette histoire. Dejan Stankovic a passé neuf ans à San Siro, des années où il incarnait cette définition du milieu défensif à l'ancienne — le genre de joueur qui gagnait les matchs sans faire la une des journaux. Capitaine silencieux, moteur invisible. Et voilà que l'Inter Milan envisage aujourd'hui de recruter non pas un, mais deux de ses fils. Stefan, 25 ans, et un de ses frères. Le club nerazzurro ne recrute plus seulement des joueurs. Il recrute une lignée.
Quand San Siro redevient une affaire de famille
Pour saisir le poids symbolique de cette opération, il faut remonter à ce que Dejan Stankovic représentait à Milan. Arrivé en 2004 en provenance de la Lazio, le Serbe a traversé l'ère José Mourinho, remporté trois Scudetti, deux Coupes d'Italie et surtout cette Ligue des Champions 2010 qui reste gravée dans la mémoire collective interiste. Un palmarès de meneur, une discrétion de second couteau. Précisément le profil que les grands clubs adorent et sous-estiment en même temps.
Stefan Stankovic, lui, est gardien de but. À 25 ans, il évolue actuellement à la Sampdoria, club qui vit des heures difficiles entre Serie A et Serie B, mais qui lui a offert du temps de jeu — ce bien le plus précieux pour un jeune portier en construction. Les observateurs italiens lui reconnaissent une lecture du jeu précoce, une présence dans les buts qui rappelle les grandes écoles de l'Est européen. Il porte le numéro 1 à Gênes comme on porte un héritage : sans en faire trop.
L'Inter, depuis le départ d'André Onana vers Manchester United en 2023 et l'installation de Yann Sommer dans les cages, cherche à consolider sa hiérarchie des gardiens sur le long terme. Recruter Stefan Stankovic serait un pari sur l'avenir, certes, mais aussi un geste fort vers le passé du club — une continuité narrative que le football moderne, obsédé par la rupture et le mercato spectacle, offre rarement.
Ce type de transmission familiale au sein d'un même club n'est pas inédit, mais reste exceptionnel au plus haut niveau. On pense à Cesare et Paolo Maldini, tous deux passés par le Milan AC avec des décennies d'écart. Ou aux Boateng — certes dans des clubs différents, et avec une relation fraternelle tumultueuse. Mais père et fils(s) dans le même maillot, sur deux générations, dans l'élite européenne ? C'est une autre dimension.
- Dejan Stankovic a disputé 279 matchs officiels avec l'Inter Milan entre 2004 et 2013
- Stefan Stankovic, 25 ans, évolue comme gardien titulaire à la Sampdoria en Serie B
- L'Inter Milan a remporté la Ligue des Champions 2010 avec Dejan Stankovic dans l'entrejeu, sous les ordres de José Mourinho
- L'Inter figure parmi les clubs les plus actifs sur le marché des gardiens italiens depuis l'été 2023
Une stratégie sentimentale ou un calcul sportif lucide
Soyons honnêtes : l'Inter Milan ne fait pas de la poésie. Le club dirigé par Steven Zhang — puis par Oaktree Capital depuis la reprise — a appris à ses dépens que les investissements mal calibrés coûtent cher. La politique de recrutement nerazzurra s'est considérablement assainie ces dernières années, avec une attention portée aux profils jeunes, sous-côtés, formés dans des championnats exigeants. Stefan Stankovic correspond à cette grille de lecture.
Mais il serait naïf de ne pas voir la dimension émotionnelle de l'opération. Le football italien, plus que tout autre, fonctionne au sentiment. Les tifosi interistes n'ont pas oublié Dejan. Son nom circule encore dans les conversations de San Siro avec cette chaleur particulière réservée aux joueurs qui ont su, sans jamais réclamer la lumière, porter un club dans ses moments décisifs. Lui offrir — indirectement — un retour via ses enfants, c'est une façon d'entretenir un lien affectif avec une génération de supporters qui vieillit.
Le calcul est double, et c'est ce qui le rend intelligent. Sur le plan sportif, Stefan Stankovic à 25 ans représente exactement le profil du numéro deux appelé à devenir numéro un. Sur le plan marketing et identitaire, son nom vaut une campagne entière de communication institutionnelle. Les clubs ont depuis longtemps compris que les histoires vendaient autant que les résultats.
Reste la question de l'autre fils. Les informations disponibles restent parcellaires sur ce deuxième profil — son prénom, son poste, son niveau exact. Mais l'intention de recruter les deux simultanément dit quelque chose sur l'approche de l'Inter. Pas un coup de poker. Une stratégie pensée, où la dimension familiale est assumée comme un argument en soi.
Dans un mercato mondial où les clubs se battent à coups de centaines de millions pour des talents formatés par des académies interchangeables, il y a quelque chose de presque subversif à miser sur une histoire. Sur un nom. Sur ce que représente un héritage quand il se transmet non pas dans les discours, mais dans les contrats de travail.
Dejan Stankovic, aujourd'hui entraîneur après des expériences à la tête de la Sampdoria et du Red Star Belgrade, regarde peut-être cette actualité avec ce mélange de fierté discrète et d'inquiétude paternelle que seuls les pères de footballeurs professionnels peuvent comprendre. Ses fils n'ont pas à devenir lui. Mais si l'Inter Milan concrétise cette piste, ils auront au moins la chance de fouler le même gazon que lui, dans le même maillot rayé noir et bleu. Et ça, dans le football, ça ne s'achète pas.