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Football

Serie A, le grand chantier d'un football à genoux

Par Thomas Durand··6 min de lecture·Source: Footmercato

Après deux absences consécutives au Mondial, le football italien engage une refonte totale de sa gouvernance, sa formation et son modèle économique.

Serie A, le grand chantier d'un football à genoux

Trois Coupes du monde de suite sans l'Italie. Quand on mesure ce que représente la Nazionale dans l'imaginaire collectif du football mondial — quatre titres mondiaux, deux générations dorées, de Rossi à Totti en passant par Cannavaro —, l'absurdité du chiffre prend toute sa brutalité. La qualification manquée pour le Mondial 2026, après celle de 2018 et l'absence au Qatar en 2022, n'est plus une anomalie statistique. C'est le symptôme d'un effondrement structurel que la Fédération italienne (FIGC) et la Lega Serie A ne peuvent plus se permettre d'ignorer. Un vaste plan de reconstruction est désormais sur la table, articulant gouvernance, formation des jeunes et réformes économiques profondes. L'ambition est réelle. Mais l'histoire récente du football italien enseigne que les annonces solennelles ne suffisent pas.

Un plan de refonte qui touche aux fondations mêmes du calcio

Le projet présenté par la FIGC sous la présidence de Gabriele Gravina ne se limite pas à quelques ajustements cosmétiques. Il s'attaque à trois piliers simultanément, ce qui constitue à la fois sa force — la cohérence systémique — et son risque principal — la complexité d'une réforme totale dans un écosystème fragmenté et jaloux de ses prérogatives.

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Sur le plan de la gouvernance, l'idée centrale est de réduire le nombre de clubs professionnels pour densifier la qualité du championnat. La Serie A à 18 équipes, évoquée depuis des années sans jamais aboutir, revient avec une insistance nouvelle. Passer de 20 à 18 clubs permettrait mécaniquement d'augmenter le niveau moyen des rencontres, de limiter les clubs-fantômes incapables de rivaliser sportivement et économiquement, et de libérer du temps dans un calendrier déjà saturé par les compétitions européennes réformées. L'UEFA Champions League élargie à 36 équipes depuis 2024 complique d'ailleurs singulièrement l'équation pour les clubs italiens engagés sur tous les fronts.

La réforme de la formation est sans doute le volet le plus urgent. Les centres de formation italiens, longtemps parmi les plus respectés d'Europe, ont progressivement perdu leur avance. Le nombre de joueurs italiens évoluant en Serie A tourne aujourd'hui autour de 35 %, un plancher historique, pendant que la Premier League anglaise, pourtant championne du recours aux joueurs étrangers, a paradoxalement développé des académies qui alimentent désormais l'équipe nationale anglaise à un rythme soutenu. Le modèle allemand post-2000, qui avait imposé des quotas de formés locaux dans chaque club professionnel avant de voir la Mannschaft triompher en 2014, est cité en référence à Rome comme à Milan.

Les blessures accumulées d'une décennie de mauvais choix

Pour comprendre où en est la Serie A en 2025, il faut remonter à la décennie 2010, celle de tous les excès et de toutes les illusions. Les clubs italiens, Juventus Turin en tête, ont massivement recouru à l'endettement pour recruter des stars vieillissantes ou des joueurs surévalués. La dette cumulée des clubs de Serie A dépasse les 4 milliards d'euros, un fardeau qui obère les capacités d'investissement sur la durée et pousse les dirigeants à des décisions court-termistes — vendre les meilleurs joueurs formés localement pour équilibrer les comptes, précisément ceux dont l'équipe nationale aurait besoin.

Cristiano Ronaldo à la Juventus entre 2018 et 2021 incarne à lui seul cette contradiction : opération spectaculaire sur le plan marketing, elle n'a produit aucun titre européen et a fragilisé durablement les finances du club turinois, tout en symbolisant une Serie A davantage préoccupée par son rayonnement international que par la cohérence de son projet sportif. Pendant ce temps, la Bundesliga investissait dans des stades modernes, la Liga développait son école de pensée tactique autour des académies de Barcelone et du Real Madrid, et la Premier League aspirait les meilleurs talents mondiaux grâce à des droits TV qui atteignent aujourd'hui près de 10 milliards d'euros par cycle de trois ans.

La Serie A, elle, a vendu ses droits TV à l'étranger pour des montants honorables mais insuffisants pour combler l'écart. Et sur le marché domestique, l'absence d'un diffuseur stable — la séquence DAZN, Sky Italia, les appels d'offres chaotiques — a fragilisé la visibilité du championnat auprès du public italien lui-même, notamment les jeunes générations.

Entre ambition affichée et résistances structurelles, le vrai test commence

Reste la question cruciale : qui va payer et qui va céder ? Car les réformes annoncées se heurtent à des intérêts puissants et divergents. Les petits clubs, qui bénéficient du format à 20 équipes, ne vont pas accepter une réduction du championnat sans compensation. Les agents et les intermédiaires, dont l'influence sur le mercato italien est considérable, voient d'un mauvais œil toute régulation accrue de la formation et des transferts. Et les présidents des grandes écuries — Aurelio De Laurentiis à Naples, la famille Zhang ayant cédé l'Inter à Oaktree Capital, la Juventus en pleine reconstruction post-sanctions — ont chacun leurs propres agendas.

La FIGC dispose cependant d'un levier que ses prédécesseurs n'avaient pas utilisé avec la même fermeté : la menace de sanctions UEFA sur les licences clubs en cas de non-respect des critères financiers renforcés depuis l'adoption du nouveau règlement de fair-play financier en 2022. Plusieurs clubs italiens sont sous surveillance étroite de l'instance européenne, ce qui donne à Gravina un argument de poids pour imposer des changements que le seul débat interne n'aurait jamais permis de trancher.

Sur le terrain, les signaux sont contradictoires. L'Inter Milan a atteint la finale de la Champions League en 2023, la Juventus demeure une marque mondiale, et quelques jeunes joueurs — Sandro Tonali avant sa suspension, Giacomo Raspadori, les promesses de l'Atalante de Gian Piero Gasperini — rappellent que le talent existe encore en Italie. Mais le talent isolé ne suffit pas à reconstruire un système.

L'Espagne avait mis quinze ans pour que les réformes engagées au début des années 2000 produisent leur plein effet avec trois titres européens consécutifs entre 2008 et 2012. L'Allemagne en avait mis autant après le choc du premier tour de l'Euro 2000. Le football italien sait donc ce qu'il lui reste à faire. La vraie inconnue n'est pas dans le plan — il est là, cohérent, documenté. Elle est dans la volonté collective de l'appliquer jusqu'au bout, sans que la première opposition sérieuse ne vienne tout faire dérailler. Pour un pays où le football est une religion et les réformes une liturgie rarement célébrée jusqu'à son terme, c'est peut-être là le véritable enjeu.

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