Plusieurs internationaux marocains ont dû s'expliquer publiquement après avoir "liké" des posts de joueurs sénégalais célébrant la CAN. Une tempête numérique révélatrice.
Un simple clic, et l'affaire était lancée. Quelques jours après la victoire du Sénégal à la Coupe d'Afrique des Nations, des internautes marocains ont repéré que plusieurs joueurs de la sélection nationale avaient « liké » des publications de leurs homologues sénégalais célébrant le titre continental. La réaction sur les réseaux sociaux a été immédiate, violente, disproportionnée — et profondément révélatrice de l'état de fébrilité dans lequel baigne désormais le football marocain, porté par des attentes colossales depuis le Mondial 2022.
Quand la pression nationale transforme une courtoisie en trahison
Sadio Mané, Édouard Mendy, Idrissa Gueye — les Lions du Sénégal ont fêté leur sacre avec l'enthousiasme qu'on leur connaît, et leurs posts ont naturellement circulé dans les fils d'actualité de leurs adversaires, coéquipiers en club, amis du métier. Le football professionnel est un village. Les joueurs se côtoient en club, en Ligue des Champions, dans les couloirs des hôtels lors des rassemblements. Mettre un « j'aime » sur la publication d'un confrère relève, dans ce milieu, d'une forme de protocole social ordinaire.
Sauf que le Maroc n'est plus tout à fait ordinaire dans le paysage du football africain. Depuis la demi-finale du Mondial 2022, la pression sur les épaules des internationaux marocains a changé de nature. Le peuple attend, veut, exige. La CAN 2025, organisée au Maroc, cristallise cet espoir collectif d'un sacre enfin domestique. Dans ce contexte électrisé, le moindre signal d'ambivalence devient suspect.
Plusieurs joueurs ont donc pris la parole. Les formules employées — « J'aime profondément mon pays », « Je suis fier d'être Marocain », « Je serai toujours là pour défendre ces couleurs » — disent moins une faute réelle qu'une nécessité de réassurance. Ils n'avaient pas trahi. Ils avaient juste oublié, une fraction de seconde, que leurs téléphones étaient des scènes publiques.
Ce qui frappe, c'est la rapidité avec laquelle la mécanique de la honte numérique s'est enclenchée. Moins de 48 heures ont séparé la « découverte » des likes de la vague de pression, puis des excuses. Dans un pays où le onze national tient une place quasi mythologique depuis novembre 2022, les joueurs ont compris qu'ils ne pouvaient pas se permettre même l'apparence d'une tiédeur patriotique — même fictive, même absurde.
Un signal d'alarme pour le football africain à l'heure du tout-numérique
Au-delà de l'anecdote, cette affaire pose une question que les instances du football africain — et la CAF en particulier — auraient tort d'ignorer. Comment les joueurs internationaux naviguent-ils entre leur appartenance nationale, leurs relations professionnelles transnationales et l'exposition permanente des réseaux sociaux ? La réponse, ici, est qu'ils le font de plus en plus mal, ou plutôt qu'ils ne peuvent plus le faire librement.
Le phénomène n'est pas nouveau, mais il s'accélère. En Europe, des joueurs ont déjà été pris dans des controverses similaires pour avoir commenté une photo adverse ou suivi le mauvais compte au mauvais moment. Mais en Afrique, où les rivalités entre nations sont souvent chargées d'une dimension symbolique, historique et parfois politique, l'intensité émotionnelle est démultipliée. Le Maroc et le Sénégal ne sont pas en guerre. Ils se respectent. Leurs joueurs évoluent côte à côte dans les plus grands clubs européens. Mais leurs supporters, eux, ont érigé la CAN en terrain d'une confrontation qui dépasse le football.
Les chiffres donnent la mesure de l'enjeu. La CAN 2025, dont le Maroc est le pays hôte, devrait générer selon les projections de la CAF plus de 500 millions de dollars de retombées économiques pour le pays. Les droits télévisés ont été négociés à des niveaux inédits pour une compétition africaine. Et la Fédération Royale Marocaine de Football, qui a lancé un programme structurel massif avec l'appui des investissements post-Mondial, sait que le titre continental chez soi représenterait un catalyseur d'image irremplaçable. Dans ce contexte, le joueur marocain n'est plus seulement un athlète — il est un symbole, un ambassadeur, une valeur boursière patriotique.
- La CAN 2025 se déroulera au Maroc du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026
- Le Maroc n'a jamais remporté la Coupe d'Afrique des Nations (finaliste en 2004)
- Plus de 500 millions de dollars de retombées économiques attendues pour le pays hôte
- Le Sénégal a remporté sa deuxième CAN consécutive, confortant son statut de nation dominante du football africain
Cette mécanique de pression transforme insidieusement les réseaux sociaux en tribunal populaire, et les joueurs en accusés permanents. Mehdi Taremi, Achraf Hakimi, Yassine Bounou — des hommes qui ont forgé leur carrière dans des environnements multiculturels, qui passent dix mois par an loin du Maroc, dans des vestiaires où nationalité et fraternité coexistent sans contradiction — se retrouvent à devoir prouver, par voie de communiqué, qu'ils sont suffisamment marocains.
La vraie question que cette affaire soulève n'est pas celle de la loyauté des joueurs — elle n'a jamais été en doute — mais celle de la pression identitaire que les sociétés font peser sur leurs sportifs à l'ère du tout-connecté. Le football africain, en pleine montée en puissance économique et sportive, va devoir apprendre à protéger ses joueurs de cette forme de violence douce. Pas pour les exonérer de toute responsabilité, mais parce qu'un joueur qui tremble avant de scroller son fil d'actualité est un joueur dont l'énergie mentale est gaspillée ailleurs que sur le terrain. Et à quelques mois d'une CAN à domicile, le Maroc, lui, n'a pas les moyens de ce luxe-là.