Une pétition a été lancée contre le nouveau blason de l'Olympique de Marseille, forçant le président Alban Juster à monter au créneau pour défendre deux ans de travail.
«Ce logo est l'aboutissement d'un travail de 24 mois.» Alban Juster n'a pas eu le temps de savourer. À peine le nouveau blason de l'Olympique de Marseille dévoilé, le président du club phocéen se retrouvait déjà en mode gestion de crise, contraint de défendre publiquement une refonte visuelle qui devait, dans l'esprit des dirigeants, incarner le renouveau d'une institution centenaire. Problème : les supporters, eux, n'ont pas attendu les explications pour trancher. Une pétition a été lancée contre le nouveau logo, et elle tourne. Vite.
Quand l'identité visuelle devient un terrain de football à part entière
Redessiner l'écusson d'un club comme Marseille, c'est jouer avec le feu. Pas n'importe quel club — l'OM, c'est une religion, une ville, une passion qui déborde largement les frontières du Vélodrome. Le logo n'est pas qu'un outil marketing. C'est un tatouage collectif. Et quand on y touche, il faut s'attendre à une réaction épidermique.
Alban Juster a beau jeu d'invoquer les 24 mois de conception, les études menées, le processus itératif. Dans le sport professionnel, les refontes d'identité visuelle sont devenues monnaie courante ces dix dernières années, portées par une logique de brand equity et de merchandising international. Juventus en 2017, Cardiff City, Leeds United — chaque tentative de modernisation d'un blason historique a généré son lot de polémiques. Certaines ont fini par s'imposer. D'autres ont été purement et simplement abandonnées sous la pression populaire. La question est donc simple : l'OM est-il prêt à tenir bon ?
Car le fond du problème, c'est que la fracture n'est pas esthétique. Elle est identitaire. Les supporters qui signent cette pétition ne rejettent pas forcément un trait de design ou une nuance de bleu. Ils rejettent l'idée qu'on puisse toucher à ce qui leur appartient sans leur accord réel. Les consultations de façade, les sondages internes maîtrisés de bout en bout — tout ça ne trompe personne dans un virage de supporters. L'intelligence émotionnelle, dans le management d'un club de foot, ne s'apprend pas dans un MBA.
Du côté des chiffres, le signal est déjà préoccupant. Les pétitions lancées contre des refontes de logos dans le football européen ont parfois dépassé les 100 000 signatures en quelques jours — suffisamment pour peser dans la balance d'une direction. À Marseille, où le rapport entre le club et ses ultras relève d'un équilibre permanent et explosif, chaque signe de mécontentement populaire est susceptible de se transformer en pression institutionnelle. On l'a vu lors des crises sportives, on le voit aujourd'hui sur un sujet en apparence purement graphique.
- 24 mois de travail revendiqués par la direction de l'OM pour concevoir le nouveau logo
- Plusieurs dizaines de milliers de signatures récoltées en quelques jours sur la pétition contre le nouveau blason
- Juventus, Cardiff City, Leeds United — trois clubs européens ayant subi des refontes visuelles très contestées ces dix dernières années
- L'identité visuelle représente un levier croissant dans le merchandising des clubs, souvent dans le top 3 des revenus commerciaux hors droits TV
Juster face au baptême du feu d'une Marseille qui ne pardonne rien
Pour Alban Juster, cette polémique arrive au pire moment — ou peut-être au meilleur, selon comment on retourne l'angle. Le nouveau dirigeant marseillais doit asseoir son autorité, construire sa légitimité dans une ville qui a déjà consumé plus d'un président avant lui. Monter au créneau médiatiquement pour défendre le logo, c'est la chose à faire. Mais le faire seul, avec des arguments technocratiques sur la durée du processus créatif, c'est insuffisant.
Ce qu'attendent les supporters, ce n'est pas une conférence de presse. C'est une démonstration que la culture OM irrigue vraiment les décisions du club, y compris les plus symboliques. Et là, le signal envoyé est ambigu. Deux ans de travail, certes — mais avec qui ? Pour qui ? Le manque de transparence sur la co-construction du projet alimente les suspicions d'une décision venue d'en haut, imposée plutôt que partagée.
Il faut aussi replacer ça dans le contexte plus large de la relation entre Frank McCourt — toujours propriétaire du club — et la base populaire marseillaise. Depuis le rachat de l'OM en 2016, la direction américaine a souvent été perçue comme distante, peu sensible aux codes locaux. Un changement de logo sans adhésion populaire risque d'alimenter ce sentiment tenace d'un club géré comme un actif financier plutôt que comme un patrimoine vivant.
La comparaison avec d'autres refontes européennes réussies — l'Ajax Amsterdam a modernisé son écusson en 1991 avec une minutie et une communication exemplaires, devenant depuis un modèle du genre — montre qu'une transition visuelle peut se passer bien. Mais elle demande une pédagogie que peu de clubs maîtrisent vraiment. Expliquer chaque ligne, chaque courbe, raconter l'histoire derrière le symbole. Pas juste annoncer le résultat.
La vraie question qui se pose maintenant est celle du rapport de force. La direction va-t-elle maintenir son choix, quitte à laisser la pétition enfler et la grogne s'installer ? Ou va-t-elle engager un dialogue sincère avec les groupes de supporters pour trouver un compromis — voire envisager une itération du logo qui intègre leurs retours ? Dans certains clubs anglais, cette démarche participative est aujourd'hui systématique avant toute refonte d'identité. À Marseille, elle aurait sans doute évité ce début d'incendie.
Une chose est certaine : Alban Juster vient de passer son premier grand test marseillais. Pas sur un mercato, pas sur un résultat sportif — sur un logo. C'est presque une métaphore parfaite du football moderne, où l'off-pitch est devenu aussi stratégique que l'on-pitch. La façon dont il va gérer les semaines à venir dira beaucoup sur la capacité de cette direction à gouverner l'un des clubs les plus passionnels d'Europe. Marseille ne juge pas les intentions. Elle juge les actes.