Après la victoire de West Ham contre les Wolves (4-0), les Spurs ont basculé sous la ligne de flottaison en Premier League, à sept journées de la fin.
Il y a des chutes qui font plus de bruit que d'autres. Tottenham Hotspur, six titres de champion d'Angleterre, finaliste de la Ligue des Champions en 2019, pilier historique du football anglais — Tottenham est désormais relégable. La victoire de West Ham United sur Wolverhampton Wanderers, vendredi soir au London Stadium (4-0), a suffi à faire basculer les Spurs sous la ligne de flottaison à sept journées de la fin du championnat. Roberto De Zerbi, recruté cet été pour incarner un renouveau tactique ambitieux, regarde désormais vers le bas du classement plutôt que vers le haut.
Un projet esthétique à l'épreuve du gouffre
Quand Daniel Levy a débauché Roberto De Zerbi de Brighton en juillet dernier, l'idée était claire : insuffler au club du nord de Londres ce jeu de position séduisant, cette philosophie de pressing et de sortie de balle qui avait rendu les Seagulls si regardables sous ses ordres. On venait chercher l'héritier de Guardiola, le disciple de Sacchi, l'homme qui avait transformé une équipe de la côte britannique en objet tactique digne d'un séminaire universitaire. Sept mois plus tard, le projet esthétique se heurte à une réalité brutale : Tottenham n'a pas les jambes de ses ambitions.
Le groupe est fragile, les individualités insuffisantes pour supporter le volume de travail qu'exige le football de De Zerbi. À Brighton, il disposait d'un collectif soudé, formé pendant plusieurs saisons à ses principes. Ici, il a hérité d'un vestiaire hétéroclite, sous-performant depuis trois exercices, et d'une direction qui a successivement brûlé José Mourinho, Nuno Espírito Santo, Antonio Conte et Ange Postecoglou sans jamais résoudre les questions structurelles qui empoisonnent le club. De Zerbi est peut-être le meilleur des pompiers, mais White Hart Lane — pardon, le Tottenham Hotspur Stadium — n'a plus d'eau dans les canalisations.
Les chiffres sont implacables. À sept journées de la fin, les Spurs comptent moins de 30 points au compteur, un total digne des équipes qui jouent la survie depuis l'automne. Leur différence de buts est catastrophique, leur défense parmi les plus perméables de la division. West Ham, pourtant en difficulté chronique cette saison, les a doublés sans effort vendredi soir grâce à une victoire bonifiée contre des Wolves eux-mêmes englués dans la crise.
Quand les géants dévissent, l'histoire bégaie
La relégation d'un club comme Tottenham serait un séisme comparable à celle de Leeds United en 2004, ou à celle de Sheffield Wednesday qui végète désormais en Championship après avoir connu les sommets européens. Ce ne sont pas des précédents si rares dans le football anglais — Birmingham City, Nottingham Forest, Sunderland ont tous connu ce vertige. Mais chaque fois, l'effet domino est dévastateur : les sponsors qui renégocient, les joueurs qui activent leurs clauses libératoires, les droits TV qui s'effondrent. Une saison en Championship coûte en moyenne entre 80 et 150 millions d'euros à un club habitué à la Premier League, entre les pertes de revenus et les investissements nécessaires pour remonter.
Pour Tottenham, le calcul est encore plus cruel. Le club a investi massivement dans son stade, inauguré en 2019 pour 1,2 milliard de livres sterling. La NFL y joue chaque automne, les concerts y affluent, mais la rentabilité de l'enceinte repose sur le prestige sportif qui l'accompagne. Descendre en deuxième division anglaise, c'est voir cet écosystème commercial vaciller. Daniel Levy, businessman avant tout, a peut-être plus peur du bilan comptable que du classement sportif — mais les deux sont désormais liés.
On pense aussi à l'entraîneur lui-même. De Zerbi a construit sa réputation sur des projets longs, sur la patience qu'on lui a accordée à Sassuolo, à Shakhtar Donetsk malgré la guerre, à Brighton. Le football anglais, lui, n'a aucune patience. Sept journées. Vingt et un points à prendre théoriquement. En pratique, il en faut peut-être douze ou quinze pour remonter au-dessus de la ligne. Chaque match compte triple, chaque erreur défensive devient existentielle.
Sept journées pour réécrire l'histoire ou la subir
Le calendrier, au moins, n'est pas entièrement hostile. Tottenham va croiser des adversaires à sa portée dans les semaines à venir, et plusieurs concurrents directs dans la course au maintien ont des programmes tout aussi compliqués. La Premier League a déjà vu des équipes remonter de quatre points de retard à sept journées de la fin — c'est rare, mais pas impossible. L'histoire de la grande sauveuse tardive a ses héros : le Sunderland de 2014, le Leicester de 2015 dans une version inverse encore plus folle.
Mais ces remontadas spectaculaires nécessitent une chose que Tottenham semble précisément avoir perdu : la solidarité d'un groupe. Les rumeurs de tensions internes, les performances irrégulières, les individualités qui jouent leur contrat plutôt que le collectif — tout cela dessine un tableau inquiétant. De Zerbi devra trouver en urgence le discours qui fédère, la tactique qui rassure, le onze qui tient ensemble sous la pression maximale.
Ce qui se joue à White Hart Lane dans les prochaines semaines dépasse largement le sport. C'est l'avenir économique du club, la trajectoire d'un entraîneur au sommet de sa cote européenne, et peut-être la question la plus embarrassante que personne n'ose encore poser à voix haute à Londres : Tottenham a-t-il les fondations d'un grand club, ou seulement le stade ? Réponse dans sept actes, à partir du prochain coup de sifflet.