Bounida, Lazar, et tant d'autres. La FIFA valide en série les transferts de fidélité vers le Maroc. Pourquoi la Belgique perd cette bataille ?
Rayane Bounida avait 16 ans quand l'Ajax Amsterdam en avait fait l'une des pépites les plus surveillées d'Europe. Aujourd'hui, la FIFA vient de valider officiellement son changement de nationalité sportive en faveur du Maroc. Dans la foulée, même sort pour Saif Eddien Lazar, le milieu de Genk. Deux noms de plus sur une liste qui s'allonge, trêve après trêve, comme un reproche silencieux adressé à la fédération belge.
Le Maroc a compris avant tout le monde que le vrai mercato se joue en dehors des clubs
Walid Regragui ne recrute pas seulement dans les championnats africains ou auprès des joueurs formés au Maroc. Il recrute en Belgique, aux Pays-Bas, en France, en Espagne. Partout où la diaspora marocaine a planté ses racines et produit des footballeurs. La Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) a structuré depuis plusieurs années un véritable réseau de détection et de séduction des binationaux, avec des arguments que peu de fédérations peuvent aligner : la Coupe du Monde 2030 co-organisée sur le sol marocain, un projet sportif crédible depuis la demi-finale historique au Qatar en 2022, et une identité nationale qui résonne profondément chez des jeunes élevés entre deux cultures.
Bounida, né à Anvers, formé à l'Ajax depuis l'âge de neuf ans, aurait pu représenter les Diables Rouges. Sur le papier, tout l'y destinait. Mais le papier ne dit pas tout. Il ne dit pas les appels passés, les rencontres organisées, la vision transmise. La FRMF a appris à parler aux familles autant qu'aux joueurs eux-mêmes. C'est là que se gagne ou se perd ce type de dossier.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Depuis la Coupe du Monde 2022, plus d'une douzaine de joueurs évoluant dans des clubs européens ont officialisé leur choix en faveur du Maroc après avoir hésité avec une autre sélection. La Belgique n'est pas la seule à perdre des profils — la France, les Pays-Bas, l'Espagne sont également touchés — mais la concentration de talents belgo-marocains dans le football professionnel en fait une victime particulièrement visible.
La Belgique regarde le train partir sans monter dedans
On peut poser la question brutalement : qu'est-ce que l'Union Belge a raté ? Techniquement, rien. Administrativement, ces joueurs avaient le droit de choisir. Mais le football ne se gère pas à coups de circulaires administratives. Le problème belge est d'abord un problème de projet et de communication émotionnelle.
Les Diables Rouges vivent encore sur la rente d'une génération dorée qui s'étiole — Romelu Lukaku, Kevin De Bruyne, Jan Vertonghen. La transition générationnelle est laborieuse, les résultats décevants à l'Euro 2024 ont laissé des traces, et surtout : le message envoyé aux jeunes binationaux manque de chaleur. Quand tu as dix-huit ans et que tu dois choisir entre un projet qui t'explique comment tu vas construire une histoire collective d'un côté, et un organigramme de l'autre, le choix devient moins difficile qu'on ne le croit.
Saif Eddien Lazar, lui, évoluait à Genk — un club qui a pourtant l'habitude de former des joueurs internationaux belges. Sa décision pour les Lions de l'Atlas n'en est que plus symbolique. Ce n'est pas un joueur qui manquait de visibilité locale. C'est un joueur qui a regardé les deux projets en face et tranché. À 20 ans, on ne choisit pas seulement un maillot. On choisit une trajectoire.
2030 comme horizon, et une machine qui ne s'arrêtera pas
Soyons clairs : ce phénomène n'est pas près de s'inverser. La Coupe du Monde 2030, co-organisée par le Maroc, l'Espagne et le Portugal, représente une opportunité historique que la FRMF agite intelligemment dans ses discussions avec les prospects. Jouer un Mondial à domicile — ou presque — devant un stade de Casablanca ou de Rabat en fusion, c'est une promesse que peu de fédérations peuvent faire. Le Maroc la fait, et elle est crédible.
Depuis la qualification pour les demi-finales au Qatar — une première absolue pour une nation africaine — le staff de Regragui a gagné une légitimité sportive indiscutable. Youssef En-Nesyri, Achraf Hakimi, Hakim Ziyech : ces noms ont transformé le regard que les jeunes binationaux portent sur la sélection marocaine. Elle n'est plus perçue comme un choix par défaut. Elle est devenue un choix d'ambition.
La Belgique, elle, doit se poser les vraies questions. Pas celles de la règlementation FIFA sur les changements de nationalité sportive — la FRMF joue dans les clous, personne ne peut rien lui reprocher sur ce terrain. Les vraies questions sont celles du projet, du discours, du lien entretenu avec les communautés. Combien de scouts belges sont présents dans les tournois de jeunes au sein de la diaspora marocaine ? Combien de dirigeants de l'Union Belge ont pris le temps de rencontrer les familles de ces joueurs avant que le Maroc ne le fasse ?
La concurrence pour les binationaux talentueux ne va faire que s'intensifier. D'autres nations africaines affûtent leurs outils de recrutement — la Côte d'Ivoire, le Sénégal, l'Algérie sont dans la même dynamique. L'Europe occidentale, berceau du football de formation mondiale, est devenue un terrain de chasse pour des fédérations qui ont compris que la valeur se trouve là où les gamins grandissent, pas seulement là où leurs parents sont nés. Le Maroc a une avance. Et tant que la Belgique ne changera pas de méthode, Bounida et Lazar ne seront que les prénoms d'une longue série.