Roberto De Zerbi quitte le marché des entraîneurs libres pour prendre les rênes de Tottenham Hotspur, club en quête de stabilité et d'identité de jeu.
Quelques semaines. C'est tout ce qu'il aura fallu à Roberto De Zerbi pour retrouver un banc de touche après son départ de l'Olympique de Marseille. L'entraîneur italien, réputé pour son football offensif et ses exigences tactiques élevées, s'installe désormais dans l'un des clubs les plus instables d'Angleterre : Tottenham Hotspur. Un choix qui en dit long, autant sur l'appétit du technicien que sur la stratégie — ou l'absence de stratégie cohérente — qui caractérise les Spurs depuis plusieurs saisons.
Tottenham, cimetière d'entraîneurs en quête de résurrection
La blague circule depuis longtemps dans les salles de rédaction sportives : entraîner Tottenham, c'est signer un contrat avec une durée de vie comptée. José Mourinho, Nuno Espírito Santo, Antonio Conte, Ange Postecoglou — la liste des techniciens passés par White Hart Lane puis par la porte de sortie donne le vertige. Depuis 2019, le club a changé d'entraîneur six fois, un chiffre qui illustre mieux que n'importe quel bilan comptable la profondeur du malaise institutionnel au nord de Londres.
De Zerbi arrive dans ce contexte avec un bagage singulier. Formé à l'école italienne, révélé à Sassuolo avec un jeu positionnel qui faisait référence en Serie A, il a ensuite confirmé à Brighton & Hove Albion son statut de technicien capable de transformer un collectif modeste en machine à produire du beau jeu. Son passage à Marseille, plus court et plus turbulent, a laissé des traces mitigées — des éclats de génie, des tensions de vestiaire, une fin abrupte. Mais sa cote sur le marché des entraîneurs ne s'en est pas trouvée entamée.
Ce qui frappe dans ce recrutement, c'est la logique de continuité géographique. Tottenham a une forme d'attachement documenté aux entraîneurs passés par l'OM : Mauricio Pochettino avait lui aussi dirigé le club phocéen avant de rejoindre les Spurs, où il a construit les années les plus belles du club contemporain, jusqu'en finale de Ligue des champions en 2019. L'histoire ne se répète jamais tout à fait, mais elle bégaie parfois de manière intéressante.
Un projet de jeu contre une culture du résultat immédiat
Le pari sportif est risqué. De Zerbi n'est pas un entraîneur qui livre ses résultats dès la première fenêtre de transferts. Son football demande du temps, de la confiance, une adhésion profonde du groupe — trois denrées rares dans un club dont les supporters, après des années de promesses non tenues, ont perdu une part significative de leur patience.
À Brighton, il lui avait fallu une saison complète pour que le système prenne réellement corps. Le résultat fut spectaculaire : les Seagulls ont terminé sixièmes de Premier League en 2022-2023, leur meilleur classement historique, avec un football reconnu comme l'un des plus ambitieux du championnat anglais. Mais Brighton n'est pas Tottenham. Les attentes, la pression médiatique, la masse salariale et les ego qui vont avec — tout change d'échelle.
La question qui se pose à Daniel Levy, le président actionnaire aux décisions souvent controversées, est simple : est-il prêt à offrir à De Zerbi le temps et la cohérence qu'exige son modèle ? Ou Tottenham retombera-t-il dans ses travers habituels, sacrifiant un projet de long terme sur l'autel d'un début de saison décevant ? Les prochains mercatos seront révélateurs. De Zerbi a besoin de profils spécifiques — des joueurs capables de jouer en sortie de presse, polyvalents, intelligents tactiquement. Ce ne sont pas forcément les plus faciles à recruter dans l'urgence.
Sur le plan économique, l'arrivée d'un entraîneur aussi identifié renforce aussi l'attractivité commerciale du club. Tottenham reste l'un des cinq clubs anglais générant plus de 400 millions d'euros de revenus annuels, malgré l'absence de trophée depuis la Coupe de la Ligue 2008. Une marque globale qui a besoin d'un visage technique crédible pour reconquérir une partie de son image sportive érodée.
L'ombre de Marseille, le défi londonien
Son passage à l'OM restera une parenthèse ambivalente dans la carrière de De Zerbi. Arrivé avec une promesse de révolution, l'Italien s'est heurté à la réalité d'un club méditerranéen où la passion déborde souvent les cadres tactiques. Les résultats en Ligue 1 furent honorables, le jeu par séquences séduisant, mais la cohérence attendue n'a jamais vraiment émergé. Une partie des observateurs y voient les limites d'un manager peu armé pour gérer les turbulences extra-sportives ; une autre considère simplement que le projet marseillais manquait des fondations nécessaires à son déploiement.
Tottenham offre un environnement différent. La Premier League est certes plus compétitive, mais elle est aussi plus structurée sur le plan organisationnel. Les infrastructures du Tottenham Hotspur Stadium — inauguré en 2019 pour près de 1,2 milliard d'euros — symbolisent une ambition de long terme que le palmarès récent du club ne reflète pas encore. C'est précisément dans cet écart entre le potentiel et la réalité que De Zerbi a toujours trouvé sa matière première.
Reste une inconnue majeure : le vestiaire. Heung-min Son, en fin de contrat et au soir de sa carrière londonienne, Richarlison aux ambitions contrariées par les blessures, Dejan Kulusevski en quête de régularité — De Zerbi devra composer avec des individualités marquées, certaines en reconstruction, d'autres en transition. Sa capacité à fédérer, à convaincre chaque joueur de se fondre dans un système collectif exigeant, sera le premier test de son mandat.
Si De Zerbi réussit à Tottenham ce qu'il a réussi à Brighton — transformer un groupe sans titre en équipe de référence sur le plan du jeu —, il s'installera définitivement dans le cercle restreint des grands entraîneurs européens en activité. Si le projet échoue, la trajectoire de sa carrière prendra une inflexion plus difficile à corriger. Londres, en tout cas, ne laisse personne indifférent. Et les grandes scènes ont toujours su révéler la vraie nature des hommes qui y montent.