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Football

De Zerbi, Greenwood et Tottenham - la bombe éthique du foot anglais

Par Thomas Durand··5 min de lecture·Source: Footmercato

Nommé coach de Tottenham, Roberto De Zerbi répond aux critiques sur sa gestion de Mason Greenwood à l'OM — un dossier qui ravive le débat moral dans le football européen.

De Zerbi, Greenwood et Tottenham - la bombe éthique du foot anglais

Roberto De Zerbi n'a pas eu le temps de déballer ses valises à Tottenham Hotspur que la presse anglaise lui servait déjà son premier dossier chaud — non pas tactique, mais éthique. L'entraîneur italien, qui avait fait de Mason Greenwood l'une des révélations offensives de la saison à l'Olympique de Marseille, se retrouve confronté à une question que le football anglais n'a jamais vraiment voulu trancher : peut-on construire un projet sportif autour d'un joueur que l'opinion publique britannique considère comme indéfendable ?

Le paradoxe De Zerbi : génie tactique, angle mort moral ?

Pour comprendre la polémique, il faut remonter à l'été 2023. Mason Greenwood, alors sous contrat avec Manchester United, avait vu les accusations de violences conjugales et de tentative de viol portées contre lui classées sans suite par le parquet de Manchester. Juridiquement libre. Moralement condamné — du moins aux yeux d'une large partie du public anglais, qui avait suivi en temps réel la diffusion de vidéos et d'enregistrements audio accablants sur les réseaux sociaux. United l'avait écarté, puis vendu à Getafe en prêt, avant que l'OM ne finalise son transfert définitif pour environ 26 millions d'euros à l'été 2024.

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À Marseille, De Zerbi n'avait pas tremblé. Il avait intégré Greenwood dans son onze type, lui avait confié un rôle central dans son 4-3-3, et le joueur avait répondu présent : auteur de plusieurs buts décisifs et d'une saison statistiquement solide, il avait participé à la remontée en puissance du club phocéen en Ligue Europa. Le football avait ses raisons que la morale ne connaissait pas — ou plutôt, que De Zerbi refusait de mélanger. Son argument a toujours été le même : la justice a rendu son verdict, son rôle est celui d'entraîneur, pas de juge.

Sauf que Tottenham, c'est l'Angleterre. Et en Angleterre, ce raisonnement ne passe pas.

Spurs, Old Trafford et la mémoire longue des tribunes

La Premier League a ses propres règles — écrites et non écrites. Greenwood reste, dans l'imaginaire collectif britannique, associé à une affaire qui a duré des mois, impliqué des images violentes et brisé l'image d'un gamin de Manchester que tout le pays avait adopté. Son retour sur les pelouses anglaises, même indirectement via un entraîneur qui l'a magnifié, suffit à rouvrir une plaie.

De Zerbi, lors de sa première prise de parole officielle depuis sa nomination sur le banc des Spurs, a choisi la ligne claire plutôt que l'esquive. Il a rappelé que Greenwood avait été blanchi par la justice, qu'il avait fait son travail d'entraîneur en évaluant un footballeur sur ses qualités professionnelles, et qu'il n'avait pas à s'en excuser. Pas d'autocritique, pas de mea culpa rhétorique. Une position qui témoigne d'une cohérence certaine — et qui va néanmoins générer des frictions dans un contexte médiatique anglais infiniment plus militant que l'espace marseillais ou italien.

On pense à Luis Aragonés, qui en 2004 avait insulté Thierry Henry lors d'un entraînement pour « motiver » José Antonio Reyes, et qui avait survécu à la tempête médiatique pour remporter l'Euro 2008 quatre ans plus tard. On pense aussi à la manière dont le football anglais avait absous Eric Cantona après son coup de pied sur un supporter de Crystal Palace en 1995 — deux ans et une réhabilitation progressive. Les tribunes pardonnent. Mais elles n'oublient pas. Et surtout, elles n'oublient pas quand elles n'ont pas choisi le pardon elles-mêmes.

Quand le recrutement devient un acte politique

Ce que cette affaire révèle, au fond, c'est l'impossibilité croissante pour les clubs de football de se tenir à l'écart du bruit social. Il y a vingt ans, un entraîneur faisait ses choix, les journalistes commentaient les résultats, et le public acceptait la séparation des genres. Aujourd'hui, chaque décision de recrutement est un acte public soumis à l'évaluation morale immédiate des réseaux sociaux, des groupes de supportrices, des associations féministes et des médias généralistes.

Tottenham n'a pas recruté Greenwood — Greenwood est à l'OM, sous contrat. Mais en embauchant De Zerbi, le club nordlondonien s'est approprié symboliquement la trajectoire de l'entraîneur, y compris ses choix passés. C'est le prix de la cohérence de De Zerbi : il arrive en Angleterre avec son bilan, intégral. Et son bilan inclut d'avoir rendu à Mason Greenwood une stature de joueur de niveau européen.

Les chiffres sont là pour nourrir le débat : Greenwood a compilé plus de 12 contributions directes buts-passes décisives sur la première partie de saison à l'OM, des performances qui ont mécaniquement renforcé l'argumentaire de ceux qui jugent que le football ne doit pas se transformer en tribunal permanent. À l'inverse, les organisations de défense des droits des femmes, particulièrement actives en Angleterre depuis l'affaire, ont immédiatement réagi à la nomination de De Zerbi, rappelant que le classement sans suite d'une affaire pénale ne constitue pas une réhabilitation sociale.

Ce débat, De Zerbi ne peut pas le gagner sur le plan médiatique. Mais il n'essaie peut-être pas de le gagner. Son pari — risqué, cohérent — est que les résultats sportifs finissent toujours par restructurer les narratifs. Brighton, Sassuolo, maintenant Marseille : partout où il est passé, il a produit un football reconnaissable, intense, qui a converti les sceptiques. Le défi de Tottenham est d'une autre nature, sur un terrain où les buts ne suffisent pas toujours à effacer les biographies.

La saison qui s'ouvre pour les Spurs sera donc un test à double entrée : sportif, évidemment, dans un championnat anglais sans pitié, mais aussi social, dans une ville et un pays où le rapport au passé des hommes qui constituent le football n'a jamais été aussi scruté. Roberto De Zerbi voulait un grand club. Il en a un. Avec, en prime, une guerre culturelle offerte à l'accueil.

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