L'Olympique de Marseille s'apprête à nommer Stéphane Richard comme président délégué, après le départ de Pablo Longoria. Un profil atypique pour un club en quête de stabilité.
Quand Frank McCourt cherche un homme pour tenir le cap de l'Olympique de Marseille, il se tourne vers un ancien patron de télécoms. Stéphane Richard, ex-directeur général d'Orange pendant plus d'une décennie, devrait être nommé prochainement président délégué du club phocéen, mettant fin à une période d'intérim gérée tant bien que mal par Alban Juster depuis le départ fracassant de Pablo Longoria. Le signal est clair : l'OM ne cherche pas un homme de football, il cherche un gestionnaire. Ce choix dit beaucoup sur l'état réel du club, et peut-être encore plus sur la vision de son propriétaire américain.
Un homme de corporate dans un monde d'ultras et de résultats immédiats
Stéphane Richard n'est pas un inconnu du monde économique français. À la tête d'Orange de 2011 à 2022, il a dirigé l'une des entreprises les plus complexes du CAC 40, avec plus de 140 000 salariés répartis sur plusieurs continents et des enjeux réglementaires permanents. C'est précisément ce profil de grand manager, habitué aux structures lourdes et aux parties prenantes multiples, que McCourt semble rechercher pour stabiliser une institution marseillaise chroniquement agitée. Mais entre réguler les fréquences hertziennes et gérer la pression du Vélodrome un soir de défaite, la distance est considérable.
Le départ de Pablo Longoria restera l'un des épisodes les plus révélateurs de la saison marseillaise. L'Espagnol avait incarné, depuis 2021, une certaine idée du football moderne à l'OM : recrutement analytique, réseau européen dense, énergie communicative. Ses résultats sur le marché des transferts étaient inégaux, ses relations avec certains entraîneurs parfois tendues, mais il avait su donner au club une lisibilité sportive que beaucoup d'autres présidents de Ligue 1 lui enviaient. Son successeur devra assumer un héritage complexe dans un contexte où l'OM a terminé la saison 2023-2024 à une décevante huitième place, loin de ses ambitions affichées et de son potentiel économique réel.
La question qui se pose immédiatement est celle de la répartition des pouvoirs. Qui parle mercato ? Qui valide les choix d'entraîneur ? Un président délégué sans culture football profond peut tout à fait fonctionner — l'histoire du sport business regorge de dirigeants issus du monde des affaires ayant réussi leur transition — mais à condition de s'entourer d'une direction sportive forte et autonome. À ce stade, rien ne filtre sur l'architecture institutionnelle que Richard entend mettre en place, ce qui alimente autant les espoirs que les inquiétudes dans un vestiaire et une communauté de supporters qui ont besoin de repères clairs.
- Pablo Longoria avait rejoint l'OM en janvier 2021 comme directeur du football, avant d'être nommé président en avril de la même année.
- Stéphane Richard a présidé Orange pendant onze ans, de 2011 à 2022, gérant un groupe pesant plus de 40 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel.
- L'OM affiche un budget de fonctionnement estimé à environ 200 millions d'euros, ce qui en fait l'un des trois clubs français les mieux dotés financièrement.
- Depuis le rachat par Frank McCourt en 2016, le club a connu quatre présidents différents : Jacques-Henri Eyraud, Pablo Longoria, Alban Juster (intérim) et bientôt Stéphane Richard.
McCourt cherche la stabilité, mais le football ne se manage pas comme une multinationale
Derrière ce recrutement se lit une stratégie de fond. Frank McCourt, propriétaire américain discret mais omniprésent dans les grandes décisions, a toujours conçu l'OM comme un actif patrimonial autant que sportif. Sa priorité n'a jamais vraiment été le titre de champion de France, même si l'ambition est régulièrement affichée en conférence de presse — elle a été de structurer le club, d'en professionnaliser la gouvernance, d'en faire une marque crédible sur la scène européenne. Stéphane Richard s'inscrit dans cette logique : un homme capable de parler aux institutions, aux partenaires commerciaux, aux médias, sans se laisser emporter par la fièvre du résultat immédiat.
Pourtant, Marseille n'est pas Paris. L'OM n'est pas un club que l'on gouverne depuis un bureau feutré en appliquant des méthodes de consulting. La pression populaire y est une donnée structurelle, pas un facteur d'ambiance. Les supporters phocéens ont une tradition d'exigence et d'implication qui n'a guère d'équivalent en France, et qui peut faire basculer une saison entière dans le chaos à la moindre erreur de communication. Il suffit de se rappeler la séquence Éyraud — dirigeant lui aussi issu du monde corporate, ayant fini par se murer dans un bunker institutionnel face à une hostilité grandissante — pour mesurer les risques du modèle.
Ce qui change potentiellement la donne, c'est le contexte sportif. Roberto De Zerbi, arrivé sur le banc marseillais à l'été 2024, incarne une vision du jeu offensive et séduisante qui a redonné de l'oxygène au projet. L'entraîneur italien a su rapidement s'imposer comme une figure respectée, y compris dans les travées du Vélodrome. Si Richard a l'intelligence de laisser De Zerbi travailler avec une direction sportive compétente et de ne pas interférer sur des décisions qui le dépassent, le duo pourrait fonctionner. La clé sera la définition précise des périmètres de compétence, sujet sur lequel les clubs français trébuchent avec une régularité déconcertante.
La Ligue 1, dans son ensemble, traverse une période de recomposition de ses gouvernances. Entre le PSG sous influence qatarie, Lyon en reconstruction post-crise financière et l'OM qui change de cap, le paysage du football d'élite français ressemble à un laboratoire grandeur nature des tensions entre logique capitalistique et identité sportive. Stéphane Richard arrive à un moment charnière : celui où l'OM doit décider s'il veut vraiment concurrencer l'Europe, ou s'il se contente d'en avoir l'apparence. Sa réponse à cette question — par les actes, pas par les discours — sera le vrai test de sa présidence.