Roberto De Zerbi quitte l'OM pour Tottenham. Un choix qui dit autant sur les ambitions des Spurs que sur la trajectoire d'un entraîneur devenu l'une des signatures les plus convoitées d'Europe.
« Je veux un club qui veut jouer au football. » Cette phrase, Roberto De Zerbi l'a prononcée sous différentes formes à chaque étape de sa carrière, et elle résonne aujourd'hui avec une acuité particulière dans les couloirs de Tottenham Hotspur Stadium. Quelques semaines après avoir quitté l'Olympique de Marseille dans des circonstances agitées, le technicien italien de 46 ans renoue avec la Premier League, une ligue qu'il connaît déjà intimement pour avoir conduit Brighton & Hove Albion vers des sommets inattendus entre 2022 et 2024. Chez les Spurs, il ne s'agit plus de surprendre : il s'agit de reconstruire.
Pourquoi Tottenham a choisi un entraîneur qui vient de claquer la porte d'un autre club ?
La question peut sembler triviale. Elle ne l'est pas. Recruter un entraîneur qui sort d'une rupture à chaud avec l'OM — club avec lequel les relations se sont détériorées en fin de saison — pourrait passer pour un signal de faiblesse dans la gestion sportive des Spurs. C'est en réalité tout l'inverse. Daniel Levy, président historique et controversé de Tottenham, a depuis longtemps compris que la rareté des profils d'élite imposait de prendre des risques que les clubs moins ambitieux rechignent à assumer.
De Zerbi n'est pas un entraîneur ordinaire. À Brighton, il a transformé une équipe de milieu de tableau en une machine à produire du jeu, classant les Seagulls sixièmes de Premier League lors de la saison 2022-2023, leur meilleur résultat historique. Son style — possession verticale, pressing intense, construction depuis l'arrière — a séduit les observateurs et intimidé les adversaires. Plusieurs grands clubs européens l'ont approché. La Juventus, le Bayern Munich, des clubs de Premier League. Il a choisi l'OM pour des raisons qui tenaient autant à l'émotionnel qu'au rationnel. L'aventure marseillaise s'est achevée prématurément, mais elle n'a pas entamé sa cote sur le marché.
Tottenham, de son côté, traverse depuis plusieurs saisons une crise d'identité profonde. Aucun titre depuis la Coupe de la Ligue 2008. Quatre entraîneurs en trois ans — José Mourinho, Nuno Espírito Santo, Antonio Conte, Ange Postecoglou. Des projets qui s'enchaînent sans jamais s'incarner durablement. Le club a terminé la saison 2023-2024 à une décevante dix-septième place, son pire classement depuis 1994. Ces chiffres disent l'urgence.
Quel visage De Zerbi va-t-il donner à une équipe qui en cherche un depuis des années ?
Prendre en main Tottenham, c'est hériter d'un effectif considérable sur le papier — Son Heung-min, Dominic Solanke, Brennan Johnson, Pape Matar Sarr — mais dont la cohérence collective a régulièrement fait défaut. De Zerbi arrive avec une philosophie affirmée, presque dogmatique dans sa rigueur, et c'est précisément ce dont Tottenham a besoin. Non pas un entraîneur qui s'adapte à son groupe, mais un entraîneur qui transforme son groupe à son image.
Ses premiers mots à la presse ont été caractéristiques de l'homme : directs, sans langue de bois, portés par une vision. Il a parlé d'intensité, d'exigence, d'un football « courageux ». Des mots qu'il aurait pu prononcer à Sassuolo, à Shakhtar Donetsk, à Brighton ou à Marseille. La constance de son discours est en elle-même un gage de sérieux dans un milieu où les entraîneurs adaptent souvent leur posture au public qui les écoute.
La question du recrutement sera centrale. À Brighton, De Zerbi avait bénéficié d'un directeur sportif en la personne de Paul Barber et d'un réseau de détection parmi les plus efficaces d'Europe. À l'OM, les relations avec la direction — et notamment avec le conseiller sportif médiatisé — ont compliqué l'exercice. Chez les Spurs, Johan Lange, directeur sportif depuis 2023, a construit une réputation solide. La collaboration entre les deux hommes sera l'un des indicateurs les plus fiables de la viabilité du projet.
Ce transfert technique dit-il quelque chose de plus large sur l'économie du football européen ?
Derrière ce recrutement se profile une tendance de fond. Les entraîneurs à forte identité de jeu sont devenus des actifs stratégiques au même titre que les joueurs stars. Le marché des techniciens d'élite s'est radicalement transformé en une décennie : là où les clubs recrutaient des gestionnaires capables de maintenir un cap, ils cherchent désormais des architectes capables d'imposer un style reconnaissable, vendable en termes d'image et de recrutement.
De Zerbi s'inscrit dans cette lignée aux côtés de Pep Guardiola, Mikel Arteta ou Unai Emery — des entraîneurs dont le simple nom attire des joueurs et rassure des investisseurs. Sa signature à Tottenham va probablement faciliter des discussions de recrutement qui auraient été plus ardues avec un profil moins identifié. C'est le paradoxe du football moderne : on recrute un entraîneur autant pour ce qu'il va faire sur le terrain que pour ce qu'il signifie en dehors.
L'Olympique de Marseille, de son côté, laisse partir un entraîneur dont le passage, aussi court et turbulent soit-il, a laissé des traces positives dans le jeu produit. Le club phocéen devra désormais reconstruire un projet technique, ce qui pose la question plus large de la stabilité institutionnelle en Ligue 1 face aux mastodontes que sont devenus les clubs anglais — capables d'absorber des profils de ce calibre sans que leur équilibre financier ne vacille.
Roberto De Zerbi débarque à Tottenham avec l'étiquette de celui qui doit enfin faire de ce club autre chose qu'une promesse perpétuelle. La Premier League 2025-2026 sera son terrain d'expression. Et si l'histoire de Brighton a démontré une chose, c'est que cet entraîneur est capable de faire mentir les pronostics — à condition que les conditions structurelles le lui permettent. C'est là, et là seulement, que se situe le vrai risque du pari londonien.