L'ancien international algérien Adlène Guedioura a tenté de convaincre Michael Olise de choisir les Fennecs. Une démarche révélatrice des enjeux identitaires du football moderne.
Soixante-deux sélections, une carrière construite dans les tranchées de la Premier League et des vestiaires de l'équipe nationale algérienne — Adlène Guedioura sait ce que signifie choisir un drapeau. C'est précisément pour cela que l'ancien milieu de terrain s'est permis de décrocher son téléphone, ou peu s'en faut, pour tenter de convaincre Michael Olise de porter le maillot vert et blanc des Fennecs. La démarche, révélée sur beIN Sports par Guedioura lui-même, dit beaucoup sur la fébrilité qui entoure désormais le recrutement des joueurs éligibles à plusieurs nations, et sur la valeur symbolique que représente un talent de la trempe d'Olise pour des fédérations qui cherchent à hausser leur rang sur l'échiquier mondial.
Guedioura en émissaire officieux, Olise en arbitre de son destin
L'initiative d'Adlène Guedioura n'a rien d'un coup de téléphone anodin entre anciens du milieu. Elle traduit une stratégie de séduction que la Fédération algérienne de football pratique depuis plusieurs années avec une constance remarquable, en mobilisant ses figures emblématiques pour approcher les joueurs binationaux avant que ceux-ci ne ferment définitivement la porte à toute alternative. Michael Olise, né en France, fils d'un père nigérian et d'une mère d'origine algérienne et anglaise, représente précisément ce profil que les équipes nationales africaines et européennes se disputent avec une intensité croissante.
Guedioura a expliqué sur beIN Sports avoir tenté cette approche directe, jouant sur la fibre identitaire et familiale, les arguments classiques de ce type de démarchage. La démarche était sincère, probablement. Mais elle intervenait dans un contexte où le choix d'Olise était déjà largement orienté. Car le milieu offensif de Bayern Munich, auteur de 15 buts en Bundesliga lors de sa première saison en Bavière, avait une autre trajectoire en tête depuis longtemps.
La question du choix de sélection pour les joueurs aux multiples héritages culturels est devenue l'un des sujets les plus sensibles du football contemporain. Elle touche à l'identité, à la carrière, aux ambitions sportives, mais aussi, et c'est rarement dit clairement, à des considérations économiques et médiatiques. Rejoindre l'équipe de France, dans le contexte actuel, c'est s'inscrire dans la première compétition mondiale de sélections, avec une exposition planétaire que nulle autre nation ne peut offrir au même niveau.
Quand les fédérations africaines jouent la montre face aux géants européens
Le cas Olise s'inscrit dans une histoire longue et souvent douloureuse pour les fédérations du continent africain. Depuis deux décennies, l'Algérie, le Maroc, le Sénégal ou la Côte d'Ivoire ont vu défiler des dizaines de talents formés dans les académies françaises, anglaises ou espagnoles, que leurs équipes nationales ont courtisés avec plus ou moins de succès. Riyad Mahrez a fait le choix des Fennecs et en est devenu l'icône absolue. D'autres ont préféré attendre une hypothétique convocation tricolore qui n'est jamais venue.
La FIFA a d'ailleurs modifié ses règles de transfert d'allégeance en 2020 pour assouplir les conditions dans lesquelles un joueur peut changer de sélection, reconnaissant implicitement la complexité de ces situations. Mais une fois qu'un joueur a disputé un match officiel avec une sélection A, la porte se referme définitivement. Michael Olise a fait ses débuts avec l'équipe de France en septembre 2024, sous la direction de Didier Deschamps, scellant ainsi son choix de manière irréversible. La fenêtre s'était refermée bien avant l'appel de Guedioura, ou presque.
Ce qui frappe dans le témoignage de l'ancien joueur de Crystal Palace et de Nottingham Forest, c'est la candeur avec laquelle il relate cette tentative. Il n'y a aucune amertume dans ses propos, plutôt le constat lucide d'un homme qui comprend les règles du jeu. Les fédérations africaines savent qu'elles partent avec un handicap structurel dans cette compétition silencieuse pour les meilleures ressources humaines du football mondial. Elles compensent par la proximité, le réseau, l'affect — des leviers puissants, mais rarement suffisants face à la perspective de disputer une Coupe du monde ou un Euro sous les couleurs d'une nation historiquement dominante.
Ce que le choix d'Olise révèle sur le football des identités plurielles
Au-delà de l'anecdote, l'affaire Olise-Guedioura soulève une question que le football institutionnel préfère souvent éluder. Dans quelle mesure le système actuel est-il équitable pour les nations qui forment indirectement, via leurs diasporas, des joueurs qui rejoindront finalement d'autres sélections ? La France forme, structure, professionne — et récolte. L'Algérie, le Nigeria, l'Angleterre maternelle d'Olise partagent une part de cet héritage, sans toujours en voir les dividendes sportifs.
Michael Olise a grandi en Angleterre avant de se former à Crystal Palace, club avec lequel il a explosé aux yeux du continent européen en inscrivant 10 buts et délivrant 6 passes décisives en Premier League lors de la saison 2023-2024, performances qui ont convaincu le Bayern Munich de débourser près de 53 millions d'euros pour s'attacher ses services. Son profil — technique, explosif, capable d'éliminer en un contre — correspond précisément à ce que recherche Didier Deschamps pour animer l'entrejeu offensif d'une équipe de France en pleine recomposition générationnelle.
Guedioura le sait. Il sait aussi que son appel, aussi sincère fût-il, ne pouvait pas peser lourd dans la balance face à la réalité d'une carrière en construction et d'ambitions qui dépassent les frontières. L'Algérie de Djamel Belmadi, puis de son successeur, reste une puissance africaine de premier plan, qualifiée régulièrement pour la Coupe d'Afrique des nations, mais absente des deux dernières Coupes du monde — un détail qui, pour un joueur de la stature d'Olise, n'en est pas un.
Reste que cette séquence, de la tentative de Guedioura à la confirmation du choix tricolore, cristallise quelque chose d'essentiel dans le football du XXIe siècle. Les identités plurielles ne sont plus une exception, elles sont une norme. Et les fédérations qui sauront construire un projet sportif et un récit collectif suffisamment attractifs pour séduire ces joueurs aux appartenances multiples auront une longueur d'avance décisive. Pour l'Algérie, Olise est une page qui se tourne. Il en viendra d'autres, et l'enjeu sera de ne plus se retrouver en position de plaider plutôt que de convaincre.