Vingt-quatre ans après l'exploit de 2002, le défenseur sénégalais refuse de se laisser enfermer dans la nostalgie d'une époque révolue à la veille de la Coupe du Monde.
« On parle toujours de 2002. » La phrase est tombée comme une évidence, presque une lassitude, de la bouche de Kalidou Koulibaly quelques jours avant le coup d'envoi du tournoi mondial. Le défenseur de Manchester City, qui s'apprête à porter les couleurs du Sénégal en Qatar, a choisi de trancher net dans le débat qui agite son pays depuis des semaines : non, la victoire des Lions de la Téranga face à la France en phase de groupe ne doit pas devenir un objectif en soi, une quête de revanche historique qui bloquerait la sélection dans le rétroviseur.
Cette prise de parole a l'allure d'une déclaration d'indépendance mentale. Elle dit quelque chose d'essentiel sur l'état d'esprit d'une équipe en quête de reconnaissance mondiale, pas simplement de catharsis nationale. Koulibaly, 27 ans, est l'incarnation de cette génération de joueurs sénégalais qui ont grandi après 2002, pour qui cet événement relève davantage de l'héritage que de l'expérience vécue.
La malédiction du souvenir glorieux
Depuis le mois de septembre, quand la France a accroché le Sénégal en barrage des qualifications mondiales, les esprits sénégalais bouillonnent. Le scénario semble écrit d'avance : retrouvailles en phase de groupe, possibilité de venger cette défaite 2-0, et au-delà, d'égaler ou surpasser l'exploit du 31 mai 2002, quand Papa Bouba Diop avait ouvert les hostilités face à un onze français en déroute mentale. Ce jour-là, le Sénégal avait créé l'un des plus grands chocs de l'histoire de la Coupe du Monde, un événement qui a mille fois été rejoué sur les terrains de fortune de Dakar et de Saint-Louis.
Or Koulibaly repousse cette narration. Son refus est politique, au sens le plus noble du terme. En refusant de peindre l'affrontement face à la France comme l'occasion d'une vengeance historique, il entend libérer son équipe d'un poids psychologique qui pourrait la paralyser. Car c'est une réalité bien connue des spécialistes du sport de haut niveau : quand on joue pour l'histoire plutôt que pour le résultat, on ne joue pas assez pour le résultat.
Le défenseur sénégalais comprend instinctivement ce que les meilleures équipes du monde ont appris : la vraie force réside dans l'élan vers l'avant, pas dans le regard braqué sur le passé. Le Sénégal a remporté la Coupe d'Afrique des nations en février 2022, une première dans son histoire. Cet accomplissement suffit-il pour que la nation regarde enfin vers un horizon différent que celui de 2002 ? Tel est l'enjeu réel de cette Coupe du Monde.
Une génération qui écrit sa propre histoire
Koulibaly s'exprime en tant que leader d'une sélection sénégalaise en mutation. Avec 45 sélections et une expérience glanée dans les plus grands clubs européens, le natif de Saint-Dié s'est construit une légitimité bien au-delà des frontières. Il représente cette nouvelle strate de joueurs sénégalais qui ne demandent pas l'autorisation du passé pour construire le présent. Autour de lui, Sadio Mané, inconstant mais talentué, Ismaïla Sarr, jeune et prometteur, et Édouard Mendy, le gardien qui apaise les défenses qu'il rejoint.
Ce groupe-là n'a pas besoin de 2002 pour se projeter. Le Sénégal, qui n'a jamais atteint les quarts de finale de la Coupe du Monde malgré ses trois participations précédentes, sait qu'il existe des sommets à conquérir sans nécessairement vaincre la France. Il y a une différence fondamentale entre jouer contre la France et jouer pour progresser dans un tournoi. Koulibaly semble avoir intégré cette distinction.
Statistiquement, le Sénégal s'est qualifié en deuxième place de son groupe de qualification devant le Togo et l'Afrique du Sud, avec 11 points en quatre matchs. Pas overwhelming, mais suffisant pour figurer parmi les têtes de série africaines à Qatar. L'équipe joue avec une certaine fluidité sous la direction de Aliou Cissé, un entraîneur qui a compris que le leadership se gagne aussi par la capacité à affranchir ses joueurs des démons collectifs.
Un tournoi à reconfigurer, une carrière à sceller
Pour Koulibaly personnellement, cette Coupe du Monde revêt un caractère presque urgentiel. À 27 ans, il figure parmi les défenseurs les plus en vue de la planète, mais il n'a jamais pu montrer son vrai potentiel sur la plus grande scène. Deux participations antérieures en 2018 et 2022 n'ont pas permis au Sénégal de dérouler. Cette fois, avec un groupe sénégalais plus complet et plus expérimenté, l'occasion de marquer la compétition de son empreinte se précise.
Son message aux supporters et à ses coéquipiers est clair : oublions ce qui nous enchaîne, regardons ce que nous pouvons construire. C'est l'essence du sport quand il se lève au-dessus de la simple exécution de fantasmes historiques. Bien sûr, si le Sénégal doit croiser la route de la France, le match sera chargé de symboliques. Mais Koulibaly a choisi de ne pas être l'esclave de ces symboliques. Il a choisi d'être libre, et libres seront ses coéquipiers s'ils acceptent cette sagesse.
Voilà peut-être la plus grande révolution sénégalaise de cette Coupe du Monde : non pas venger 2002, mais inventer 2022 et au-delà. Koulibaly, en refusant de vivre dans le passé, offre à son pays la possibilité de se construire un futur à la hauteur de son talent collectif.