Le milieu italo-brésilien a rompu avec le club londonien après avoir mal vécu les exigences de Mikel Arteta. Un départ qui en dit long sur la gestion du vestiaire gunner.
« Je voulais retrouver du plaisir. » Quand Jorginho prononce ces mots depuis São Paulo, ils sonnent comme une sentence. À 34 ans, le milieu italo-brésilien a tiré un trait sur Arsenal et sur l'Europe pour rejoindre le Fluminense — son premier club brésilien après une carrière entière vécue de l'autre côté de l'Atlantique. Mais derrière ce retour aux sources romantique, il y a une réalité moins poétique : Jorginho ne supportait plus les méthodes de Mikel Arteta. Et il ne s'en cache pas.
Un vestiaire sous tension permanente, et un joueur à bout
Arrivé à Arsenal en janvier 2023 en provenance de Chelsea, Jorginho avait été accueilli comme un renfort d'expérience, un métronome capable d'apporter de la sérénité dans un groupe en pleine construction. Et au début, ça colle. Il participe à la belle aventure des Gunners, cette saison 2022-2023 où Arsenal a longtemps fait trembler Manchester City avant de céder en tête du classement. Le projet Arteta séduisait l'Europe entière.
Mais c'est précisément là que les choses se compliquent. Mikel Arteta est un perfectionniste absolu, le genre de technicien qui peut repasser une séquence vidéo dix fois d'affilée en attendant que chacun de ses joueurs comprenne exactement ce qu'il veut. Résultat : des semaines d'entraînement d'une intensité et d'une rigueur qui laissent peu de place à l'improvisation ou à la légèreté. Jorginho, formé à l'école italienne de Maurizio Sarri — un autre maniaque des automatismes, certes — a pourtant vécu cette pression différemment. Trop différemment.
Selon plusieurs sources proches du vestiaire de l'Emirates Stadium, l'ambiance dans le groupe a évolué au fil des désillusions en championnat. Arsenal a terminé deuxième en 2022-2023 puis encore deuxième en 2023-2024, toujours derrière Manchester City. Deux titres qui filent entre les doigts, deux saisons où l'étau s'est encore resserré. Les exigences d'Arteta ont grimpé en proportion. Pour un joueur de 33 puis 34 ans dont le temps de jeu fondait comme neige au soleil — à peine 900 minutes jouées sur l'ensemble de la saison 2023-2024 —, la pilule est devenue amère.
Ce n'est pas seulement une question de statut dans la hiérarchie. C'est une question de rapport au football. Jorginho a grandi à Imbituba, dans le sud du Brésil, avant de construire toute sa carrière professionnelle en Europe — Hellas Vérone, Naples, Chelsea, Arsenal. Mais le football brésilien, cette liberté dans le geste, cette joie communicative, n't a jamais vraiment quitté son ADN. Face à un système Arteta ultra-codifié, ultra-exigeant, où chaque déplacement sans ballon est dicté, quelque chose s'est cassé.
- 34 ans : l'âge de Jorginho au moment de son départ d'Arsenal
- Environ 900 minutes de jeu en Premier League lors de la saison 2023-2024
- 2 fois de suite vice-champion d'Angleterre avec Arsenal (2023 et 2024) sans jamais soulever le titre
- Premier club brésilien de sa carrière professionnelle : le Fluminense, à São Paulo
Après Jorginho, quel signal pour le vestiaire d'Arsenal
On pourrait se dire que le départ d'un joueur en fin de carrière, en perte de vitesse sur le temps de jeu, n'est qu'une anecdote. Ce serait passer à côté de l'essentiel. Car Jorginho n'est pas n'importe qui dans un vestiaire. Champion d'Europe avec l'Italie à l'Euro 2021, champion de la Ligue des champions avec Chelsea la même année, il a traversé certains des vestiaires les plus exigeants du football mondial. Quand un profil comme le sien dit publiquement qu'il avait besoin de « retrouver du plaisir », ce n'est pas anodin.
La question qui se pose désormais à Arsenal est simple, et elle est brutale : le style Arteta est-il viable sur le long terme pour fidéliser ses cadres ? Le technicien espagnol a réussi à transformer structurellement ce club, à en faire un prétendant régulier au titre après des années de médiocrité post-Arsène Wenger. Personne ne lui enlèvera ça. Mais la frontière entre exigence saine et pression délétère est fine, et les témoignages qui filtrent depuis l'Emirates commencent à dessiner un tableau nuancé.
D'autant qu'Arsenal doit maintenant franchir le dernier palier, celui qui lui résiste depuis deux saisons. Terminer deuxième avec 89 points — comme en 2023-2024 — serait une performance de prestige dans n'importe quel autre championnat. En Premier League, à l'ère Guardiola, ça reste un échec de perception. Et cette frustration, accumulée, pèse sur les épaules de tout le monde — joueurs, staff, supporters.
Pour la prochaine fenêtre de transferts, Arteta et le directeur sportif Edu Gaspar — lui-même brésilien, ironie du sort — devront attirer des profils capables d'absorber cette pression sans craquer mentalement. Des joueurs qui collent au projet, bien sûr, mais aussi des personnalités capables de tenir dans la durée face à un manager qui ne transige sur rien. Le départ de Jorginho est peut-être le signal d'alarme le plus discret mais le plus parlant de cette intersaison.
Lui, en tout cas, semble avoir retrouvé ce qu'il cherchait. Les images qui circulent depuis le Brésil le montrent souriant, léger, savourant chaque entraînement. À 34 ans, l'heure du bilan approche, et il a choisi de l'écrire sous le soleil de São Paulo plutôt que sous la pression froide et méthodique de l'Emirates. Parfois, le football vous rappelle que la performance n'est rien sans le plaisir qui l'alimente. Mikel Arteta, lui, n'a visiblement pas encore trouvé l'équilibre entre les deux.