En conférence de presse avec les Bleus, Jules Koundé a exprimé son désarroi face à l'exclusion des compétitions des Girondins. Une blessure personnelle pour celui qui a grandi à La Bastide.
Il y a des moments où le football professionnel, avec ses mécanismes financiers et ses verdicts administratifs, croise la trajectoire intime d'un homme. Jules Koundé a dû l'affronter cette semaine. Assis face aux journalistes en équipe de France, le défenseur de Séville a parlé de Bordeaux comme on parle d'une maison qui brûle: avec la voix qui tremble légèrement, les mots qui pèsent plus lourd qu'à l'ordinaire.
La décision de la Direction Nationale de Contrôle de Gestion tombe comme un couperet depuis plusieurs jours maintenant. Les Girondins, ce club fondé en 1881, aux allures de cathédrale du sud-ouest français, sont exclus des compétitions nationales pour la saison 2024-2025. Relégué administrativement, littéralement expulsé de la hiérarchie du football hexagonal. Pour Koundé, enfant du quartier de La Bastide, formé dans les catégories de jeunes du club, cette sentence résonne différemment que pour un simple observateur extérieur.
Ce qui frappe, en l'écoutant, c'est l'absence de distance cynique. Pas de commentaire distrait, pas de «c'est malheureusement comme ça», formule refuge des athlètes qui ont appris à neutraliser leurs émotions publiquement. Non. Koundé a choisi de montrer sa blessure, celle qu'on ne cicatrise pas en changeant de club, en remportant des trophées ou en gagnant des millions. La blessure du lieu natal en péril.
Quand le prestige s'effondre en trois ans
Bordeaux n'était pas n'importe quel club régional. Entre 2008 et 2012, sous l'impulsion de Laurent Blanc, les Girondins ont construit une équipe capable de rivaliser avec Paris et Lyon. Koundé a grandi dans cet univers de stabilité relative, de tradition respectée. Le club avait des ressources, une histoire, des perspectives. Même après le départ de ses meilleurs éléments vers l'Europe, il y avait un semblant de structure.
Puis est venu 2020. Puis 2022. Les mauvaises décisions administratives, les entraîneurs qui se succèdent sans plan réel, les investisseurs fantômes, la lente asphyxie. En 2024, Bordeaux se classe 18e de Ligue 2, profondément endetté, avec des salaires impayés et une gestion qui laisse pantois. Trois années pour transformer un club respectable en épave financière. Trois années pour faire passer un institution de 140 ans du statut de «club parisien méritant concurrence» à celui de paria administratif.
La DNCG, qui régule la santé financière des clubs, n'avait guère le choix. Bordeaux présentait un ratio de dettes insoutenable: plus de 70 millions d'euros de passif pour une structure incapable de générer des revenus suffisants. L'exclusion n'est pas une punition arbitraire. C'est la conséquence logique d'années d'incompétence.
L'héritage qu'on ne peut pas sauver seul
Voilà ce qui tourmente Koundé. Il a quitté Bordeaux en 2018 pour poursuivre sa carrière — acte rationnel, acte nécessaire. Depuis, il a construit une trajectoire enviable: débuts à Séville, passage éclair à Chelsea, stabilisation en Andalousie, sélection dans l'équipe de France. Aucun regret sur ses choix personnels. Mais ce qu'on ne maîtrise pas, ce qu'aucun talent individuel ne peut réparer, c'est l'effondrement de la maison d'où on vient.
Koundé aurait pu rester silencieux, se concentrer sur son confort de joueur international établi. Au lieu de cela, il a pris la parole en conférence de presse, dans cet espace que les médias lui accordent, pour dire: cela m'affecte. Ce club m'a fait. Je ne peux pas l'abandonner dans mon discours, même si ma présence physique s'en est éloignée.
C'est un acte de solidarité inhabituellement viscéral dans un univers où les discours sont généralement calibrés. Les athlètes apprennent à compartimenter, à séparer le professionnel du personnel. Or, Koundé a refusé cette séparation. Il a dit que c'était personnel, que c'était important, que cela méritait d'être nommé.
Le club et l'homme: quand l'absence regarde
Reste maintenant la question qui hante les Girondins en ce mois de juin 2024: comment remonte-t-on de ce gouffre? Comment un club avec ce patrimoine, cette histoire, cette infrastructure, bascule de la Ligue 2 à l'extériorité complète du système professionnel? C'est déjà arrivé. Grenoble a connu un enfer similaire. Mais le chemin de retour est long, semé d'incertitudes, et nécessite des rescapés ayant conservé une vision claire de ce qu'on essaie de construire.
Ce que dit implicitement Koundé en parlant avec émotion, c'est qu'on ne peut pas reconstruire un club sans âme. Un club sans ses enfants qui le défendent au-dehors. Lui ne reviendra probablement jamais à Bordeaux — sa carrière l'a propulsé ailleurs. Mais en parlant, en disant à quel point c'est difficile pour lui, il crée une forme de lien qu'aucun contrat ne peut formaliser. C'est du tissu émotionnel, pas de la gestion.
L'exclusion de Bordeaux des compétitions reste une affaire administrative. Mais pour les gens comme Koundé, elle est d'abord une affaire du cœur. Et c'est peut-être ce qui fera la différence dans les années à venir: savoir si le club retiendra cette leçon, si ses futurs responsables comprendront qu'on ne gère pas une institution que par les chiffres. On la gère aussi par les fidélités qu'on cultive. Par les enfants du club qu'on ne jette pas en pâture à l'indifférence.