Leader de Liga au classement des buts, Kylian Mbappé affiche aussi un record peu flatteur : zéro contribution défensive. Un paradoxe révélateur de son adaptation au Real Madrid.
Il y a une forme de cruauté dans les statistiques modernes du football. Elles capturent ce qu'on ne voit pas toujours à l'écran, ces petits gestes qui forgent une réputation. Kylian Mbappé en fait l'expérience amère au Real Madrid. Meilleur buteur de Liga avec ses buts dévastateurs, il détient un autre record bien moins glorieux : celui du joueur avec zéro contribution défensive dans le championnat espagnol. Pas une interception décisive, pas un tacle salvateur, pas même une passe défensive qui aurait arrêté une contre-attaque. Rien.
Comment un attaquant de classe mondiale peut-il être invisibile défensivement ?
La question paraît presque naïve. Les ailiers offensifs français ne sont pas réputés pour leur assiduité en repli. Mbappé lui-même, à Paris, s'était bâti une réputation de « fuyard défensif », selon les termes que certains observateurs n'hésitaient pas à employer. Au Paris Saint-Germain, il alternait les matchs avec une implication défensive tangible et d'autres où il semblait se réserver pour l'attaque, laissant ses latéraux dans le désarroi.
Mais au Real Madrid, où Carlo Ancelotti prêche un football plus exigeant collectivement, cet isolement offensif devient problématique. Mbappé n'est pas un ailier chasseur de ballons. Il ne part pas au pressing dès la perte du ballon. Il n'anticipe pas les replis rapides. Son travail défensif ne figure simplement pas dans son cahier des charges, ou du moins, dans la version qu'il en a acceptée en arrivant à Madrid.
Ce qui agace, c'est que d'autres avant lui ont réussi cet équilibre. Cristiano Ronaldo, dans ses dernières années merengue, restait exigeant au pressing haut. Eden Hazard, malgré ses qualités individuelles, faisait l'effort. Même Gareth Bale, pourtant critiqué, avait des phases défensives dignes. Mbappé, lui, semble avoir négocié une dérogation permanente.
Est-ce que ce luxe peut se permettre au Real Madrid d'aujourd'hui ?
Voilà la vraie question que posent ces chiffres au cœur de la saison madrilène. Le Real Madrid n'est plus cette machine à rouleau compresseur des années Zidane. L'équipe compte 25 matchs de Liga et n'est pas en position de leader confortable. Les défenses espagnoles, notamment celle du FC Barcelone ou de l'Atlético Madrid, savent exploiter les espaces laissés par les non-investis défensifs.
Carlo Ancelotti a toujours su gérer les ego. À Naples, à Chelsea, au PSG, il a fait cohabiter des individualités flamboyantes avec des exigences collectives réelles. Mais gérer Mbappé au Real Madrid, c'est gérer une star dont le contrat dépasse les 500 millions d'euros sur sept ans. On ne peut pas le laisser sur le banc. On ne peut pas le contraindre au pressing acharné s'il n'en a pas envie. Il y a une hiérarchie des pouvoirs à Madrid, invisible mais tangible.
C'est peut-être pour cela que les données actuelles montrent un attaquant hyperactif en zone offensive — presque 5 tentatives par match — mais qui délègue entièrement l'effort défensif à ses coéquipiers. Les latéraux droits merengues courent deux fois plus qu'avant son arrivée. Jude Bellingham, en milieu de terrain, s'épuise à couvrir des espaces que l'ailier français ne comble pas.
Peut-on encore parler d'une véritable intégration tactique ?
Il existe une différence fondamentale entre un joueur qui joue au sein d'un système et un joueur pour lequel on modifie le système. Mbappé appartient clairement à la deuxième catégorie. Le Real Madrid a bâti son équipe autour de lui, en acceptant sa philosophie personnelle du jeu : tout offensif, peu défensif.
Cela fonctionne contre les équipes modestes qui ne profitent pas des situations de supériorité numérique en défense. Cela devient problématique face aux grands rivals. Une défense de Liga sait désormais que Mbappé ne reviendra pas, que l'aile droite madrilène sera surcharge numérique, que les contre-attaques peuvent s'y construire tranquillement. C'est presque une faille du plan de jeu.
Ancelotti aurait peut-être dû imposer une règle simple : chacun défend, sans exception. Même les plus grands. Surtout les plus grands, d'ailleurs. C'est ce qui distingue les champions des talents gâchés. Mbappé aura le temps de changer ces paramètres. Mais plus les mois passent, moins il semble pressé de le faire.