Nicolas Tagliafico, champion du monde 2022, a confié son admiration pour Rayan Cherki après trois saisons communes à l'OL. Un témoignage fort sur un talent hors norme.
Il y a des compliments qui pèsent plus que d'autres. Quand un joueur qui a soulevé la Coupe du monde au Qatar, dans ce stade de Lusail où l'Argentine a terrassé la France aux tirs au but, vous dit que votre coéquipier de club l'a « choqué » par son niveau, ça mérite qu'on s'y arrête. Nicolas Tagliafico, latéral gauche de l'Albiceleste et champion du monde 2022, a accordé un entretien au streamer argentin Sashajrr dans lequel il n'a pas ménagé ses superlatifs concernant Rayan Cherki, son ancien partenaire à l'Olympique Lyonnais entre 2022 et 2025. Pas un éloge poli de vestiaire. Un vrai témoignage d'admiration d'un professionnel aguerri face à un phénomène.
Trois ans dans les coulisses du génie
Pour comprendre le poids des mots de Tagliafico, il faut rappeler qui il est. L'Argentin n'est pas un dilettante impressionnable. Formé à l'Independiente, passé par l'Atletico Tucumán et le Racing Club avant de s'imposer à l'Ajax Amsterdam — ce club qui fabrique des footballeurs comme d'autres fabriquent des horloges suisses —, il a côtoyé des monstres sacrés toute sa carrière. Il a joué avec De Jong, avec Tadic, avec Ziyech. Il a partagé un vestiaire avec Messi lors de cette campagne qatarie qui a rendu fous 45 millions d'Argentins. Autrement dit, son référentiel n'est pas celui du premier venu.
Et pourtant, c'est à Lyon, dans un club en pleine turbulence financière, que quelque chose l'a surpris. Cherki l'a choqué — le mot est de lui. Cette formulation dit beaucoup. Pas « impressionné », pas « épaté » : choqué. Comme une décharge électrique. Comme si le talent du gamin de Sainte-Foy-lès-Lyon avait débordé le cadre habituel de ce qu'on peut attendre d'un footballeur de 20 ans, même prometteur.
Ce que Tagliafico a observé au quotidien à Décines, c'est une créativité qui ne s'éteint pas à l'entraînement, une technique que même les séances à haute intensité ne dégradent pas. Les grands talents se reconnaissent souvent à ça : ils sont aussi bons quand personne ne regarde que sous les projecteurs. Cherki, selon ceux qui l'ont côtoyé, est de cette trempe-là.
Le paradoxe d'un génie qui cherche encore son continent
Le grand mystère autour de Rayan Cherki tient dans cet écart vertigineux entre ce que les spécialistes voient en lui et ce qu'il a encore à prouver sur la scène internationale. À 21 ans, il compte seulement quelques sélections avec l'équipe de France, et sa première grande compétition reste à écrire. Didier Deschamps l'a observé, utilisé avec parcimonie, comme on manipule un objet précieux dont on n'est pas sûr de la résistance aux chocs.
C'est le paradoxe propre aux génies précoces : plus le talent est évident, plus l'attente devient un fardeau. Kylian Mbappé a résolu cette équation très tôt, avec une brutalité athlétique que Cherki n'a pas. Le Lyonnais joue autrement — plus en dedans, plus technique, plus imprévisible. Son registre fait davantage penser au jeune Zinédine Zidane à Bordeaux qu'au jeune Mbappé à Monaco. Une élégance qui peut désarçonner les entraîneurs en quête d'immédiateté.
Son transfert vers Borussia Dortmund, officialisé lors du mercato estival 2025, marque un tournant. La Bundesliga sera son premier vrai test hors de Lyon, le seul club qu'il ait jamais connu depuis ses 9 ans. Le BVB, habitué à lancer les grandes carrières — Ousmane Dembélé, Jadon Sancho, Erling Haaland ont tous explosé là-bas avant de partir vers les mastodontes européens — représente peut-être le cadre idéal pour qu'un talent comme le sien trouve enfin sa vitesse de croisière sur 38 journées consécutives.
L'OL, fabrique de prodiges sous pression
Il y a quelque chose de singulier dans la trajectoire de l'Olympique Lyonnais ces dernières années. Le club a traversé une crise de gouvernance majeure, flirté avec la relégation administrative, vu ses finances placées sous surveillance de la DNCG. Et pourtant, au milieu de ce chaos institutionnel, Cherki a continué à grandir. Comme si la turbulence autour de lui l'avait rendu encore plus concentré sur l'essentiel — le ballon, le jeu, l'instinct.
C'est une donnée que les recruteurs européens ont bien intégrée. Quand un joueur maintient son niveau, voire le hausse, dans un environnement instable, c'est un signal de solidité mentale rare. Les statistiques 2024-2025 de Cherki en Ligue 1 — plus de 10 buts et 12 passes décisives toutes compétitions confondues — ne reflètent qu'imparfaitement ce qu'il génère réellement en termes de danger, lui dont les dribbles réussis et les occasions créées par séquence de jeu placent parmi les tout meilleurs de sa génération en Europe.
Tagliafico, lui, repart en Argentine après cette aventure lyonnaise. Mais il emporte dans ses bagages la conviction d'avoir côtoyé quelque chose d'exceptionnel. Dans le sport de haut niveau, ces témoignages-là circulent. Ils construisent une réputation souterraine, celle qui précède les grands joueurs avant même que le grand public ne les adopte complètement.
Reste à savoir si Dortmund sera le catalyseur attendu. Si le cadre de la Champions League — que le BVB a rejointe après sa deuxième place en Bundesliga — lui offrira enfin la scène à la hauteur de ce que Tagliafico et tant d'autres ont entrevu à l'entraînement. Parce qu'un talent qui choque un champion du monde dans un gymnase, il est temps qu'il choque le monde entier un soir de grande compétition européenne.