Alors qu'ils accueilleront le Mondial 2026, les États-Unis envisagent d'ores et déjà une nouvelle candidature pour 2038. Un scénario qui illustre la concentration croissante du tournoi dans les mains des grandes puissances footballistiques.
La machine électorale du football mondial fonctionne à un rythme effréné. À peine les États-Unis, le Canada et le Mexique ont-ils confirmé leur statut d'organisateurs conjoints de la Coupe du Monde 2026 que Washington explore déjà l'option d'une nouvelle candidature pour l'édition 2038. Une telle perspective, révélée par la BBC via les déclarations d'Andrew Giuliani, ancien conseiller du président Donald Trump, dessine une géographie footballistique où les grands marchés économiques entendent bien peser sur les calendriers de la Fédération internationale.
Douze ans seulement sépareraient deux Mondiaux organisés sur le sol américain si ce projet aboutissait. Une fenêtre temporelle qui contraste fortement avec les usages précédents de la Fédération internationale. Traditionnellement, la FIFA respectait un délai de vingt à vingt-quatre ans entre deux organisations successives sur le même continent, et souvent davantage au sein d'un même pays. Le Brésil, qui accueillit le tournoi en 2014, ne verra pas une nouvelle édition avant 2040 au mieux. L'Allemagne, organisatrice en 2006, attendrait jusqu'en 2036 ou plus selon les calendriers actuels.
Cette accélération apparente révèle plusieurs réalités imbriquées : d'abord, l'attractivité croissante des marchés nord-américains pour les revenus télévisuels et commerciaux que génère l'événement. Entre 2020 et 2025, les droits médias de la Coupe du Monde ont bondi de plus de 50 pour cent, les États-Unis contribuant largement à cette inflation. Ensuite, la capacité infrastructurelle de la région. Le parc de stades de classe mondiale en Amérique du Nord, enrichi par les investissements récents en faveur des franchises de Major League Soccer, confère aux candidats américains une crédibilité organisationnelle que peu de régions rivalisent.
Mais il y a autre chose : la volonté manifeste de verrouiller l'événement au moment où la FIFA elle-même traverse une période d'instabilité institutionnelle. Avec Gianni Infantino à la tête de l'instance fédérale depuis 2016, et avant lui Sepp Blatter, les processus de candidature se sont progressivement assouplies, laissant davantage de latitude aux grandes puissances économiques pour imposer leurs agendas.
Une concentration du pouvoir qui inquiète les petites fédérations
L'horizon 2038 soulève une question structurelle majeure : celle de la démocratisation réelle du football mondial. Au cours de la dernière décennie, l'édition des Coupes du Monde a progressivement glissé vers les mains des grandes économies. La Russie en 2018, le Qatar en 2022, les États-Unis en 2026. Trois éditions consécutives accordées à des pays disposant de moyens financiers exceptionnels ou de volonté politique affirmée, mais pas nécessairement des traditions footballistiques enracinées.
Pour les petites fédérations africaines, caribéennes ou océaniennes, cette tendance s'avère problématique. Elles voyaient dans la Coupe du Monde un outil de développement, un investissement sur quarante ans qui pouvait transformer une nation. L'Afrique du Sud en 2010, le Brésil en 2014 incarnaient cette promesse. Or, avec des cycles de candidature se chevauchant et des critères d'infrastructure devenant prohibitifs, nombreuses sont les fédérations à jeter l'éponge avant même de se battre.
La candidature américaine pour 2038 s'inscrit précisément dans cette dynamique : un verrouillage par les puissances établies. Non par malveillance, mais par simple effet de cliquet économique. Les revenus générés par une Coupe du Monde aux États-Unis financent les projets de développement ailleurs. C'est la logique du capitalisme moderne appliquée au football. Elle est efficace, mais elle fragilise la légitimité mondiale du tournoi.
2038 : la course avant le grand repartage
Sur le plan concurrentiel, plusieurs nations se positionnent pour les trois éditions suivant 2026. L'Uruguay, la Colombie, l'Argentine ruminent des candidatures pour 2030 ou après. La Chine flirte avec l'idée d'accueillir l'événement avant 2040. L'Espagne et le Portugal envisagent une co-organisation. Aucune, cependant, n'affiche la même agilité politique que les États-Unis pour imposer un calendrier accéléré.
Si la candidature américaine pour 2038 aboutissait, elle procéderait d'une logique claire : mieux vaut consolider son avantage organisationnel immédiatement, avant que les résistances internationales ne s'organisent. Car elles ne manqueront pas d'émerger. Les confédérations asiatique et africaine, réunies en bloc, constituent une majorité suffisante pour bloquer une candidature à la FIFA. Les tensions autour de l'équité dans la distribution des épreuves sportives majeures montent d'ailleurs en puissance.
Andrew Giuliani, en évoquant cette hypothèse, a peut-être commis l'erreur de rendre visible ce qui aurait dû rester stratégique. Car l'avantage compétitif réside précisément dans la discrétion.
La Coupe du Monde 2038 restera longtemps hypothétique. Mais la trajectoire qu'elle dessine, celle d'une concentration du pouvoir sportif et économique entre quelques mains, ne l'est pas. À dix-quatre ans du tournoi, le football mondial doit déjà trancher : souhaite-t-il un événement planétaire ou un événement pensé par et pour les puissances de marché ? La réponse conditionnera toute la géopolitique sportive de la prochaine décennie.