Le président de la Fédération marocaine Fouzi Lekjaa défend son bilan face aux accusations d'influence, quelques jours avant le choc face aux Brésiliens en Coupe du Monde 2026.
Il y a des moments où les tempêtes arrivent avant le grand match. Fouzi Lekjaa a choisi d'affronter frontalement les accusations qui s'accumulent contre sa gestion à la tête de la Fédération Royale Marocaine de Football, alors que les Lions de l'Atlas doivent affronter le Brésil pour leur entrée en lice dans cette Coupe du Monde 2026. Le timing ne relève pas du hasard. C'est justement parce que tout converge que le débat s'impose maintenant, cinq jours avant ce match qui pourrait définir la trajectoire du groupe marocain.
Pourquoi Lekjaa sort-il maintenant de son silence?
L'interview du président fédéral, diffusée en grande pompe par les chaînes marocaines, intervient après des mois de critiques larvées. Des voix se sont élevées, au sein même des structures du football marocain, pour dénoncer un manque de transparence dans les processus décisionnels, des nominations jugées opaques et une gestion administrativo-sportive jugée trop personnelle. Lekjaa n'a pas attendu que la pression monte davantage.
Sa stratégie ressemble à celle d'un capitaine qui décide de clarifier les rôles avant la bataille. Sortir quelques jours avant le Brésil revient à dire : "Je m'explique maintenant, et ensuite on se concentre sur le terrain." C'est de la gestion de crise préventive. En football, comme en politique, les fédérations savent que les mauvaises ambiances off-field finissent toujours par pourrir le vestiaire. Quatre-vingt-dix minutes face aux Brésiliens, c'est déjà une montagne. Pas besoin d'en rajouter en arrière-plan.
Le risque calculé, c'est que cette intervention médiatisée soit perçue comme une tentative de museler les critiques plutôt que d'y répondre réellement. Dans l'univers clos des fédérations, les explications publiques peuvent sonner comme des ordres adressés aux subalternes.
Quelles sont réellement les accusations qui pèsent sur sa gestion?
Les griefs formulés contre Lekjaa portent sur plusieurs registres. D'abord, l'accusation d'influence excessive sur les orientations stratégiques du football marocain, une critique classique adressée à tout patron de fédération, mais qui prend du poids quand elle émane de nombreux acteurs du terrain. Entraîneurs, dirigeants de clubs, observateurs du football marocain ont pointé du doigt une centralisation du pouvoir décisionnel contraire aux usages fédéraux modernes.
Ensuite, l'opacité budgétaire. Les fédérations de football, même dans un pays comme le Maroc, gèrent des enveloppes financières substantielles. Les revenus de la Fédération Marocaine proviennent des droits TV, des sponsors, de la FIFA directement. En 2024, le football marocain a généré des revenus importants grâce au succès des Lions de l'Atlas sur la scène internationale. Comment ces millions sont-ils utilisés? Sur qui pèsent les priorités budgétaires? Les questions restent sans réponse claire.
Il y a aussi le dossier des nominations aux postes clés. Plusieurs cadres de la fédération ont été nommés sans consultation étendue, ce qui a irrité certains réseaux d'influence au sein du football marocain. En Afrique du Nord, où les jeux de pouvoir restent virulents, ce genre de décisions unilatérales peut créer des ressentiments durables.
Le plus piquant? Lekjaa dirige depuis 2011. Treize ans, c'est long pour un mandat fédéral sans renouvellement électoral significatif. Les critiques en profitent pour dire qu'il y a une dérive autoritaire au sommet du football marocain.
Son interview change-t-elle vraiment les rapports de force?
Rarement. Les défenses énergiques des patrons de fédération fonctionnent surtout auprès du grand public, pas auprès des gens qui connaissent les rouages internes. Lekjaa parle aux médias, aux supporters, aux électeurs potentiels. Mais ceux qui ont des reproches sérieux à lui faire continueront à les nourrir en silence, attendant le moment opportun pour frapper.
Ce qui peut vraiment changer les choses? Les résultats sportifs. Si le Maroc passe le Brésil, file vers les huitièmes de finale, continue sa progression remarquable depuis 2022, alors Lekjaa bénéficiera d'un crédit temporaire. Les victoires sportives sont les meilleures gommettes pour les plaies administratives. À l'inverse, une élimination précoce relancera immédiatement tous les débats. Les fédérations qui perdent se fragementent rapidement.
Le système fédéral marocain fonctionne sur des équilibres fragiles entre l'État, les clubs riches (Raja, Wydad), les dirigeants régionaux et les instances nationales. Lekjaa navigue dans ces eaux depuis treize ans. Son interview, c'est un signal envoyé à chacun de ces acteurs : "Je tiens bon." Mais cela dure seulement tant que les résultats suivent.
Le moment des vraies remises en cause arrivera probablement après la Coupe du Monde 2026. Soit parce que le Maroc aura déçu, soit parce que le succès lui-même créera suffisamment de richesse politique pour justifier une transition vers une nouvelle génération de gestionnaires. Pour l'heure, Lekjaa s'offre un sursis médiatique. Mais le football marocain attend toujours de vraies réformes structurelles, des processus plus démocratiques et une gouvernance qui dépasse les personalités.