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Cyclisme

Evenepoel, Van Aert, Pogačar - le cyclisme a-t-il trop de rois

Par Sophie Martin··6 min de lecture·Source: Sport Business Mag

Remco Evenepoel remporte l'Amstel Gold Race, Van Aert enfin sacré à Roubaix. Quand la domination des grands noms étouffe-t-elle la surprise qui fait le sel du sport ?

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Dimanche 19 avril, sur les routes vallonnées du Limbourg néerlandais, Remco Evenepoel a franchi la ligne d'arrivée de l'Amstel Gold Race avec cette mine de quelqu'un qui accomplit simplement ce qui lui revient de droit. « C'est l'une de mes huit plus belles victoires », a-t-il déclaré, avec cette précision comptable qui en dit long sur l'homme et sur l'époque. Huit. Il classe ses victoires comme d'autres rangent leurs livres. Et le cyclisme, pendant ce temps, ressemble de plus en plus à une bibliothèque dont on connaîtrait déjà tous les titres avant d'entrer.

L'oligarchie en maillot

Posons la question sans détour : le cyclisme professionnel est-il en train de se calcifier autour d'une poignée de noms que l'on voit partout, tout le temps, au point que la surprise devient l'exception honteuse plutôt que la règle jouissive ? Evenepoel à l'Amstel. Van Aert - enfin, après des années de Roubaix en dents de scie - sur le pavé nordique le 12 avril. Pogačar qui vise un cinquième Tour de France, seuil mythique que seuls Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain ont atteint. Trois noms. Trois egos planétaires. Trois écuries qui trustent le haut des podiums avec une régularité métronomique.

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Romain Grégoire en est le symbole involontaire et presque tragique. Quatrième à l'Amstel - pour la troisième fois de la saison. Troisième fois que ce garçon de chez Groupama-FDJ effleure le podium comme on effleure une flamme sans se brûler. Il court vite, intelligemment, avec talent. Mais il court dans une époque où les marches du podium semblent réservées par contrat à une caste.

Cette domination n'est pas nouvelle dans le sport de haut niveau, me dira-t-on. Les dynasties font partie du jeu. Federer, Nadal, Djokovic ont monopolisé le tennis pendant deux décennies sans que personne ne crie à l'assassinat du spectacle. Le football vit avec ses quatre ou cinq clubs qui trustent les sommets européens. Le sport, par essence, récompense l'excellence concentrée.

Mais le cyclisme, c'est différent

Ce contre-argument a l'apparence du bon sens. Il résiste mal à l'examen. Le cyclisme n'est pas le tennis. Le cyclisme, c'est 200 coureurs lancés sur 250 kilomètres de routes ouvertes, de cols imprévisibles, de pavés traîtres, de météo capricieuse. C'est précisément cette anarchie fondamentale, ce chaos organisé, qui a produit des champions de fortune, des résistants sortis de nulle part, des victoires qui semblaient impossibles la veille. Bernard Hinault remportant Roubaix en 1981 alors que personne ne l'y attendait. Marco Pantani surgissant à Alpe d'Huez comme un fantôme vengeur. Le cyclisme a toujours été le sport de l'inattendu structurel.

Or, ce que nous observons depuis deux ou trois saisons, c'est une concentration du talent, des budgets et des méthodes d'entraînement si radicale qu'elle commence à court-circuiter l'imprévisible. UAE Team Emirates-XRG ne prolonge pas Brandon McNulty et Florian Vermeersch par amour du jersey : c'est une stratégie de verrouillage du marché humain. Quand la meilleure équipe du monde sécurise ses lieutenants pendant que ses leaders visent tous les monuments majeurs, les autres équipes courent après des miettes.

Matthew Riccitello, vainqueur solitaire du Tour du Jura le 18 avril pour le Decathlon CMA CGM Team, au sommet du Mont Poupet - voilà une victoire qui réjouit. Une semaine exceptionnelle pour l'équipe française, saluée par le plateau UCI. Mais regardons la réalité en face : le Tour du Jura n'est pas l'Amstel Gold Race. La hiérarchie du calendrier UCI traduit exactement celle de nos attentions collectives, et dans cette hiérarchie, les courses que tout le monde regarde restent le pré carré des mêmes.

Le paradoxe Pogačar

Tadej Pogačar vise son cinquième Tour de France. L'information est grandiose et effrayante dans des proportions égales. Grandiose, parce que rejoindre Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain dans ce panthéon relève de la mythologie sportive vivante - et nous avons la chance rare d'en être les contemporains. Effrayante, parce que son absence programmée à la Flèche Wallonne 2026 « bouleverse la hiérarchie habituelle », selon les mots de Velo-club.net. Un homme absent bouleverse une course. Réfléchissez à ce que cela signifie.

UAE Team Emirates-XRG mise alors sur Egan Bernal, Alexei Lutsenko et d'autres pour les classiques ardennaises. Bernal, ancien vainqueur du Tour de France et du Giro, réduit au rôle de solution de rechange de luxe quand le patron est absent. C'est la meilleure illustration de cette oligarchie cycliste : même les anciens empereurs deviennent des vassaux.

Le contre-argument des défenseurs du statu quo arrive ici, armé de sa logique implacable : la domination crée des récits. Pogačar contre le record. Evenepoel contre lui-même. Van Aert contre son destin de Roubaix maudit - enfin accompli. Ces narratives font vendre des abonnements, remplissent les studios télé, génèrent des clics. Le sport business a besoin de super-héros identifiables.

Vrai. Et faux à la fois. Ces narratives fonctionnent jusqu'au moment où la prévisibilité les ronge de l'intérieur. Le coup de théâtre n'existe que s'il y a une attente contrariée. Quand tout le monde attend Evenepoel à l'Amstel et qu'Evenepoel gagne l'Amstel, c'est de la confirmation, pas de la surprise. Le sport se nourrit de failles dans la certitude.

Ce que Grégoire nous dit sur nous-mêmes

Revenons à Romain Grégoire, quatrième à l'Amstel pour la troisième fois de la saison. Warren Barguil, lui, est au repos forcé avec une fracture du bassin et des côtes - blessure autrement plus sérieuse que la clavicule initialement diagnostiquée, révèle Today Cycling. Deux Français symboliques, deux trajectoires douloureuses dans un peloton où le talent hexagonal existe, résiste, mais peine à percer le plafond de verre des géants du Nord et des grimpeurs du Sud.

Si le cyclisme veut rester le sport de Roubaix et d'Alpe d'Huez - c'est-à-dire le sport où n'importe quel dimanche peut devenir légende - il doit trouver les mécanismes qui permettent aux Grégoire de devenir autre chose que des quatrièmes de luxe. Ce n'est pas une question de talent. C'est une question de structure, d'équilibre des forces, de régulation économique dans un peloton où l'écart budgétaire entre les équipes World Tour s'étire comme un élastique sur le point de claquer.

Evenepoel a raison : son Amstel fait partie de ses plus belles victoires. Mais le plus beau cyclisme, ce serait celui où quelqu'un d'autre pourrait aussi écrire cette phrase. Pas dans vingt ans. La semaine prochaine.

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