André Onana refuse toujours de rejoindre la sélection camerounaise. La FECAFOOT envisage une suspension historique contre son propre gardien.
Quand Eto'o avait claqué la porte des Lions Indomptables en 2010, tout le monde avait cru à un caprice de diva passager. Quinze ans plus tard, le scénario se répète, mais cette fois la rupture porte un autre nom — et les conséquences pourraient être autrement plus radicales. André Onana, meilleur gardien africain de sa génération, n'a plus enfilé le maillot jaune depuis plusieurs mois, et la Fédération Camerounaise de Football (FECAFOOT) serait désormais prête à franchir une ligne jamais encore franchie : suspendre son propre joueur pour insubordination.
Le silence d'un gardien, le vacarme d'une institution
Tout a commencé, ou plutôt s'est cristallisé, à la Coupe du Monde 2022 au Qatar. Un désaccord tactique avec le sélectionneur Rigobert Song, une exclusion du groupe en cours de compétition, et le portier de Manchester United qui rentre en Europe avec dans les bagages une rancœur tenace. Depuis, le courant ne passe plus. Les convocations successives ont été déclinées, parfois avec des justifications médicales contestées, parfois dans un silence assourdissant. La FECAFOOT a multiplié les tentatives de réconciliation en coulisses — sans résultat. Et maintenant, elle brandit l'arme de dissuasion ultime.
Une suspension officielle d'un joueur international par sa propre fédération nationale pour refus de sélection, cela ne s'est quasiment pas vu dans le football moderne. On pense à quelques cas isolés en Afrique, à des contextes politiques dégradés. Mais sanctionner un joueur qui évolue à Inter Milan — club où Onana a finalement atterri après son départ de Manchester United — et qui compte parmi les gardiens les plus bankables du continent ? Le signal serait inédit. Presque iconoclaste. La FECAFOOT le sait, et c'est précisément pourquoi cette menace pèse lourd.
Car derrière le feuilleton humain, il y a un calcul froid. Le Cameroun dispute les éliminatoires de la Coupe du Monde 2026. Sans Onana dans les cages, la hiérarchie défensive des Lions Indomptables ressemble à un château de cartes. Aucun gardien camerounais actif ne présente un profil capable de compenser une telle absence sur la scène internationale. Les chiffres sont là pour le rappeler : Onana a participé à plus de 60 matchs internationaux avec le Cameroun, s'imposant comme le titulaire indiscutable depuis près d'une décennie. Son absence, c'est un trou béant dans une équipe qui peine déjà à stabiliser son projet sportif.
Samuel Eto'o, président entre deux feux
Il y a une ironie cruelle dans cette histoire. Samuel Eto'o, le même qui avait vécu ses propres bras de fer avec les instances footballistiques camerounaises lorsqu'il était joueur, est aujourd'hui président de la FECAFOOT. C'est lui qui se retrouve à gérer ce dossier brûlant, assis de l'autre côté de la table. Celui qui comprenait intimement la frustration d'un joueur élite face à une organisation défaillante doit aujourd'hui incarner l'institution. Le paradoxe est presque brechtien.
Eto'o a tenté de jouer la carte de l'ancien coéquipier, du grand frère de vestiaire. Les discussions auraient eu lieu, discrètes, loin des communiqués officiels. Mais Onana ne serait pas du genre à se laisser fléchir par la nostalgie. À 28 ans, en pleine reconstruction de sa carrière après une saison compliquée en Premier League, le gardien a ses propres priorités. Et manifester sa disponibilité pour une sélection avec laquelle il entretient une relation toxique ne figure visiblement pas parmi elles.
La FECAFOOT s'est donc retrouvée acculée. Laisser la situation s'éterniser, c'est affaiblir son autorité sur l'ensemble du groupe. Si Onana peut impunément ignorer les convocations, quel message cela envoie aux autres joueurs ? Le précédent serait dévastateur pour la crédibilité institutionnelle de la fédération. D'autant que certains cadres de l'équipe nationale observent la situation avec attention, attendant de voir jusqu'où la fédération est prête à aller. Dans un vestiaire, les hiérarchies se construisent aussi par les réponses que donne l'encadrement face aux crises.
Quand l'ego devient un enjeu géopolitique
Réduire ce conflit à un simple ego trip serait passer à côté de sa dimension réelle. Le football africain souffre depuis des décennies d'une tension structurelle entre ses joueurs — formés et professionnalisés en Europe — et des fédérations qui fonctionnent souvent selon des logiques opaques, mêlant politique locale et football. Onana incarne malgré lui cette fracture. Comme avant lui Didier Drogba avec la Côte d'Ivoire, comme Michael Essien avec le Ghana à certaines périodes, les grandes stars africaines finissent toujours par se retrouver dans ce no man's land entre leur pays d'origine et leur réalité professionnelle quotidienne.
La FIFA a ses règles en la matière. Un joueur peut être suspendu par sa fédération nationale pour des raisons disciplinaires, mais la jurisprudence est complexe dès lors qu'il s'agit d'un refus de sélection — surtout si des justifications médicales ou personnelles ont été avancées. La FECAFOOT devra construire un dossier en béton pour que la suspension tienne face à un éventuel recours. Et Onana, conseillé par des agents rodés aux batailles juridiques, ne manquera pas de se défendre sur ce terrain-là s'il le faut.
Le nombre de joueurs africains ayant subi ce type de suspension et maintenu leur niveau en club reste anecdotique dans l'histoire récente du football. La pression médiatique qui s'exercerait sur la FECAFOOT en cas de sanction officielle serait considérable. Certains sponsors et partenaires de la fédération — notamment ceux qui misent sur la visibilité internationale du Cameroun en Coupe du Monde — pourraient voir d'un très mauvais œil une décision qui reviendrait à s'amputer volontairement de son meilleur atout.
Les prochaines fenêtres internationales seront décisives. Si Onana ne répond toujours pas à l'appel et que la FECAFOOT passe à l'acte, le football camerounais entrera dans une zone inconnue. Une zone où l'institution aura prouvé qu'elle peut se passer de ses stars — ou une zone où elle aura démontré que ses menaces ne sont que du vent. Dans les deux cas, le Cameroun perd quelque chose. La question est simplement de savoir quoi.