Laure Boulleau estime que Habib Beye excelle davantage en analyse qu'en gestion tactique. L'ancien défenseur peine à Marseille tandis que l'OM s'enlise à la 6e place.
Il y a quelque chose de cruel dans le contraste entre l'homme qui parle et celui qui agit. Habib Beye en incarne parfaitement l'archétype : celui qui décrypte magnifiquement les arcanes du jeu depuis un studio de télévision, et celui qui se mord les lèvres sur le banc de touche quand ses choix ne produisent pas l'effet escompté. Marseille en fait amèrement l'expérience depuis cet automne. L'OM traîne à la 6e place, loin des standards que la ville méditerranéenne considère comme son droit naturel, et Beye porte le poids de cette déception collective.
Arrivé pour succéder à Roberto De Zerbi, parti vers Brighton avec les promesses d'une nouvelle ère, l'ancien international sénégalais a hérité d'une tâche ingrate : incarner la continuité tout en imposant sa patte. Or, continuer ce que De Zerbi avait amorcé, c'était accepter d'être jugé à l'aune d'un précédent qui avait restauré l'honneur marseillais. C'est une dette héréditaire que peu de successeurs parviennent à honorer.
Pourquoi De Zerbi et Beye ne jouent pas la même partition ?
Roberto De Zerbi n'était pas un illuminé. C'était un homme qui avait compris quelque chose : l'OM fonctionnait mieux lorsqu'on lui donnait une âme plutôt qu'une doctrine. Une philosophie de jeu lisible, des principes durables, et surtout cette capacité à transformer la vulnérabilité collective en force collective. L'Italien avait cristallisé cela. Ses équipes progressaient d'une semaine à l'autre non parce qu'il changeait ses onze, mais parce que ses idées prenaient racine.
Habib Beye possède les mêmes convictions en matière de football. Ses analyses télévisées le prouvent : l'homme sait voir le terrain, comprendre les mouvements d'équipe, identifier où se nouent les problèmes. Mais il existe un abîme entre voir et faire exécuter. Un consultant dispose de quatre-vingt-dix secondes de studio et d'une caméra bienveillante. Un entraîneur a quatre-vingt-dix minutes avec onze corps qui ont peur, qui doutent, qui fatiguent. Laure Boulleau, qui côtoie quotidiennement ces deux univers, en a tiré la conclusion la plus logique : Beye brille quand il analyse, déraille quand il dirige.
Cette distinction n'est ni nouvelle ni humiliante. Elle dessine juste les frontières réelles du talent. De Zerbi avait cette rare capacité à traduire sa vision en gestes, en mouvements collectifs. Beye semble en chemin de découvrir que cette traduction demande d'autres outils : l'autorité tranquille, la gestion des ego, la patience devant l'incompréhension tactique, l'acceptation que parfois le collectif met du temps à adhérer à votre idée. Marseille demande des hommes, pas des techniciens.
Qu'attendre d'un club enlisé à la 6e place ?
Quand on descend de quatre places en quelques mois, ce n'est jamais linéaire. C'est une accumulation : les blessures (Greenwood fut absent longtemps), les mécompréhensions tactiques qui s'éternisent, les résultats qui ne viennent pas, la pression qui monte, puis ce moment où les joueurs cessent de croire en la stratégie du coach. Marseille a probablement traversé cette spirale. L'OM qui visait les podiums il y a quelques semaines se bat maintenant pour l'Europe, ce qui reste respectable mais représente un gouffre psychologique pour une institution comme celle du boulevard de la Corniche.
Le problème structurel, c'est que Beye n'a pas eu le temps que De Zerbi avait eu. L'ancien entraîneur de Sassuolo et Empoli avait bénéficié d'une acclimatation, d'une lune de miel médiatique. Beye, lui, a hérité d'une équipe en transition et d'attentes stratosphériques. Ses adversaires connaissent désormais ses schémas, ses habitudes de substitution, ses moments de fragilité en second acte. Les premières dix matchs de Marseille cette saison ont ressemblé à une découverte mutuelle ; depuis, c'est de la reconnaissance adverse. Et quand l'adversaire vous reconnaît, c'est beaucoup plus difficile.
En Ligue 1, depuis 2022, moins de 15 % des entraîneurs qui prennent un club en crise résistent au-delà de dix-huit mois. Les chiffres racontent une cruauté administrative : on demande aux coaches d'incarner une rupture tout en garantissant une continuité. C'est un quadrature du cercle à laquelle peu résistent. Beye en pâtit, comme tant d'autres avant lui.
Comment rester entraîneur quand on excelle ailleurs ?
Il existe une forme de dignité à reconnaître ses limites. Beye pourrait choisir de quitter Marseille non comme un vaincu, mais comme quelqu'un qui a compris que son véritable champ de maîtrise s'appelle l'analyse. Car c'est là sa zone de confort : dénuder le jeu, expliquer les intentions cachées, proposer une intelligence sans la pression de l'exécution. À la télévision, on peut être beau en étant vrai. Sur un banc de touche, être vrai, c'est souvent être seul.
Nombre de grands connaisseurs du jeu ont emprunté ce chemin. Ils ont compris que l'excellence en parole n'équivaut pas l'excellence en action. Certains entraîneurs sont des poètes du tactique sur plateau ; ils devient gestionnaires de crise et femmes de ménage émotionnel sur le terrain. La transition n'est pas naturelle. Elle exige une transformation de l'ego, une acceptation que diriger c'est renoncer à avoir raison pour que le groupe avance.
L'OM lui laissera peut-être encore quelques matchs. Marseille n'est pas un endroit où on abandonne en chemin. Mais si l'équipe continue de glisser, si la 7e ou la 8e place devient réalité, personne ne pourra accuser Laure Boulleau ou les autres consultants d'avoir mal lu le script. Ils l'avaient vu venir. Le problème, c'est que sur un plateau de télévision, on a le droit d'avoir raison. Sur un banc, on doit avoir de la chance.